Abdoulaye Bara Diop
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Dans la discrétion qui le caractérisait, Abdoulaye Bara Diop s'est éteint à Dakar le 3 janvier 2021. Avec lui disparaissait une figure emblématique des sciences sociales africaines, un intellectuel qui aura marqué plusieurs générations de chercheurs et jeté les bases d'une sociologie authentiquement sénégalaise.
Une formation d'excellence au temps colonial
Né à Saint-Louis, Abdoulaye Bara Diop effectue ses études primaires dans cette ville historique avant d'intégrer, entre 1948 et 1953, la prestigieuse École normale William Ponty à Sébikotane, pépinière de l'élite intellectuelle de l'Afrique occidentale française. Son parcours l'amène ensuite à l'Université de Toulouse, où il obtient en 1958 une licence de psychologie et de sociologie, ainsi qu'un certificat de philosophie et un DES de sociologie.
C'est à son retour au Sénégal, en 1958, que sa carrière prend véritablement son essor. Recruté à l'Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN) alors dirigé par Théodore Monod, il est nommé assistant titulaire en 1959. L'institution lui offre des conditions de recherche exceptionnelles pour l'époque : véhicule avec chauffeur, assistants-enquêteurs, photographe, moyens de dépouillement des données. Cette infrastructure permettra au jeune sociologue de mener des enquêtes de terrain rigoureuses et approfondies.
Un parcours académique pionnier
Le parcours doctoral d'Abdoulaye Bara Diop illustre son ambition scientifique. Il soutient avec brio sa thèse de doctorat de troisième cycle en 1964, devient maître-assistant en 1968, puis obtient son doctorat d'État en sociologie à l'Université de Paris-Sorbonne en 1979, sous la direction du célèbre Georges Balandier. Cette distinction fait de lui le premier sociologue professeur titulaire de l'Université de Dakar, marquant une étape historique pour les sciences sociales sénégalaises.
Entre 1986 et 1995, il assume la direction de l'IFAN Cheikh Anta Diop, institution qu'il a contribué à faire rayonner. Même après sa retraite en 1995, il poursuit inlassablement ses enseignements à la Faculté des Lettres et Sciences humaines et participe à de nombreux jurys de thèse, tant au Sénégal qu'en Afrique et en Europe.
Une œuvre magistrale sur la société wolof
L'apport scientifique d'Abdoulaye Bara Diop se concentre principalement sur l'étude de la société wolof, groupe ethnique majoritaire au Sénégal. Ses deux ouvrages majeurs demeurent des références incontournables : La société wolof : tradition et changement. Les systèmes d'inégalité et de domination (1981) et La famille wolof : tradition et changement (1985).
Contrairement à de nombreuses études sectorielles sur les castes ou les confréries religieuses, Diop propose une analyse globale de la société wolof, basée sur des observations directes et des entretiens personnels. Il décortique avec minutie les systèmes de stratification traditionnels - castes et ordres - et analyse leur évolution face aux bouleversements coloniaux et postcoloniaux.
Ses travaux sur les migrations constituent également un pan important de son œuvre. Sa thèse de 1964 sur la migration toucouleur à Dakar ouvre la voie à des recherches approfondies sur les trajectoires urbaines des migrants sahéliens. Il s'intéresse particulièrement aux processus d'insertion urbaine, à la mobilité sociale et aux réseaux de sociabilité.
Un maître exigeant et respecté
Connu pour sa grande rigueur intellectuelle, Abdoulaye Bara Diop a enseigné à ses étudiants que le succès d'une recherche dépend de sa préparation, de sa bonne planification et de références théoriques solides. Il insistait sur le fait que l'excellence résulte d'un apprentissage organisé et patient de la méthode, et que les recherches superficielles conduisent inévitablement à des conclusions fragiles.
Ses anciens étudiants occupent aujourd'hui des positions importantes dans l'enseignement, la recherche ou les fonctions gouvernementales au Sénégal et ailleurs en Afrique. Parmi eux figure notamment son fils, l'éminent cardiologue Iba Bara Diop. Cette transmission intellectuelle témoigne de l'influence durable du maître sur plusieurs générations de chercheurs.
Une éthique intellectuelle et citoyenne
Au-delà du chercheur, Abdoulaye Bara Diop incarnait des valeurs morales fortes. Humble, discret, intègre, il symbolisait une forme élevée de noblesse intellectuelle. Jamais il n'a cédé aux pressions ou aux compromissions, préservant jalousement son indépendance d'esprit. Cette liberté de pensée lui permettait d'intervenir dans les débats publics avec autorité et légitimité.
Président de la Commission scientifique des Assises nationales, il s'intéressait particulièrement à la bonne gouvernance et prenait systématiquement le parti de l'éthique et de la vérité dans les débats politiques. Son engagement citoyen prolongeait naturellement son travail de sociologue, analysant avec lucidité les transformations de la société sénégalaise.
Un héritage scientifique durable
L'œuvre d'Abdoulaye Bara Diop constitue aujourd'hui un patrimoine essentiel de l'université sénégalaise. Ses travaux ont largement fait école, défrichant le chemin pour de nouvelles générations de chercheurs sénégalais. Son approche méthodologique rigoureuse, combinant enquêtes quantitatives et analyses qualitatives, sa maîtrise des cadres théoriques et sa capacité à produire des analyses originales font de lui un modèle pour les sciences sociales africaines.
Comme l'a souligné Jean Copans, Abdoulaye Bara Diop a participé à l'émergence d'une tradition nationale dans les sciences sociales sénégalaises, caractérisée par un style propre, émancipé des diktats coloniaux tout en s'inscrivant dans les débats scientifiques internationaux.
Le départ de ce grand intellectuel laisse un vide immense, mais son œuvre continue d'inspirer les chercheurs qui explorent les dynamiques sociales, familiales et urbaines au Sénégal et en Afrique de l'Ouest. Abdoulaye Bara Diop demeure ainsi, par sa trajectoire et ses travaux, le véritable fondateur et grand maître de la sociologie sénégalaise.