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Amadou Fall - Battling Siki

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Né(e) : Inconnue
Le premier Africain sacré champion du monde de boxe Dans l'histoire de la boxe française, un nom demeure étrangement absent des panthéons : celui de Battling Siki. Pourtant, cet homme né Amadou Fall le 22 septembre 1897 à Saint-Louis au Sénégal fut le premier Africain à conquérir un titre mondial, exploit qu'il réalisa en terrassant l'idole nationale Georges Carpentier en 1922. Son destin fulgurant et tragique, qui s'achèvera trois ans plus tard dans les rues sombres de New York, reste l'un des plus fascinants et méconnus du sport du XXe siècle. Une enfance entre deux continents L'histoire de celui qui deviendra Battling Siki commence dans la petite ville portuaire de Saint-Louis, capitale de l'Afrique-Occidentale française. Enfant turbulent — d'où son surnom wolof "Mbarick" — il gagne un passage pour l'Europe après avoir plongé pour récupérer un florin jeté à l'eau par une danseuse hollandaise, Elaine-Marie Holtzmann-Gross. Les circonstances exactes de son arrivée en France demeurent floues, entre légende et réalité. Ce qui est certain, c'est qu'à Marseille, vers l'âge de 10 ans, le jeune Amadou se retrouve seul et livré à lui-même. Pour survivre, il enchaîne les petits métiers : plongeur dans les bistrots, garçon de courses. C'est dans cet environnement difficile qu'il découvre la boxe, fréquentant les salles marseillaises avant de s'initier à Toulon puis à Nice. À 15 ans, un ancien boxeur amateur, Gideon Gastaud, décide de lancer sa carrière professionnelle. C'est à ce moment précis qu'Amadou Fall devient "Battling Siki", un nom de ring qui, selon certaines sources, serait une déformation du mot wolof "Siguil" signifiant "Relève la tête !". Entre 1912 et 1914, il dispute ses premiers combats sur les rings du littoral méditerranéen, accumulant déjà une expérience précieuse. Le poilu décoré La Première Guerre mondiale interrompt brutalement sa jeune carrière. Volontaire en 1914, il rejoint les tirailleurs sénégalais et participe notamment à la bataille des Dardanelles en 1915. Son courage au front lui vaut d'être décoré de la croix de guerre et de la médaille militaire, distinctions qu'il portera avec fierté toute sa vie. À sa démobilisation en 1919, Siki reprend les gants avec une détermination renouvelée. Il s'impose rapidement parmi les meilleurs poids mi-lourds européens, multipliant les victoires en France, en Belgique et aux Pays-Bas. À Rotterdam, il rencontre Lijntje van Appeltere, une femme hollandaise qu'il épouse, fondant ainsi une famille malgré les regards réprobateurs d'une société profondément marquée par les préjugés raciaux. Le choc du 24 septembre 1922 En 1922, Battling Siki a conquis sa place parmi l'élite européenne. Il a rayé du tableau tous les challengers de Georges Carpentier : Gabriel Pionnier, Ercole Balzac, Paul Journée, Marcel Nilles. François Descamps, le manager de Carpentier, pense tenir un adversaire idéal pour son champion : un faire-valoir qui permettra à l'idole nationale de briller devant son public. Le combat est fixé au 24 septembre 1922 au stade Buffalo de Montrouge. Quarante mille spectateurs se massent dans l'enceinte pour assister à ce qui devrait être une simple formalité. Carpentier, qui n'a pas boxé en France depuis trois ans, est attendu comme le messie. Siki, lui, est le premier boxeur noir à disputer un championnat du monde depuis sept ans. Selon les rumeurs qui circulaient alors, l'entraîneur de Carpentier aurait contacté celui de Siki pour proposer un arrangement : une défaite honorable entre le 4e et le 7e round. Les deux premiers rounds semblent confirmer le scénario : Siki encaisse, semble attentiste, va même deux fois au tapis. Carpentier, grisé par cette domination apparente, aurait lancé avec arrogance : "Dépêchons-nous donc, il va pleuvoir !" Mais au troisième round, tout bascule. Siki se métamorphose et envoie à son tour Carpentier au tapis. La suite du combat tourne au calvaire pour l'idole nationale, dominée, malmenée, humiliée. Au sixième round, un uppercut dévastateur met fin au supplice. Dans la confusion qui suit, l'arbitre disqualifie d'abord Siki pour un coup prétendument irrégulier, avant de céder à la pression des spectateurs et de le déclarer finalement vainqueur, près de vingt minutes plus tard. Battling Siki vient d'entrer dans l'histoire comme le premier Africain champion du monde de boxe. Le champion insoumis La victoire de Siki provoque un séisme dans le monde sportif et médiatique français. Comment un "indigène" a-t-il pu vaincre le héros national ? Les journaux multiplient les insultes racistes, le qualifiant de "championzé" ou "d'enfant de la jungle". Certains articles vont jusqu'à prétendre qu'il "donnerait la moitié de ses victoires pour devenir blanc". Son propre manager déclare à la presse qu'il a "du singe en lui". Siki répond avec dignité à ces attaques : "Beaucoup de journalistes ont écrit que j'avais un style issu de la jungle, que j'étais un chimpanzé à qui on avait appris à porter des gants. Ce genre de commentaires me font mal. J'ai toujours vécu dans de grandes villes. Je n'ai jamais vu la jungle." Mais le nouveau champion ne se conforme pas aux attentes. Alors que la société coloniale voudrait le voir humble et reconnaissant, Siki profite de la vie avec exubérance. La légende raconte qu'il se promenait dans Paris avec un lion en laisse, tirait des coups de feu en l'air dans les clubs les plus huppés après avoir trop bu. Ces comportements, tolérés chez d'autres champions, deviennent pour lui des preuves de "sauvagerie". En novembre 1922, quelques semaines seulement après son triomphe, Siki assiste en tant que spectateur à une réunion de boxe à la salle Wagram. Mécontent de l'arbitrage, il monte sur le ring et bouscule l'arbitre. La sanction est immédiate et disproportionnée : la Fédération française de boxe le suspend neuf mois et le destitue de ses titres français et européen. La chute à Dublin Pour défendre son titre mondial, Siki doit se rendre en Irlande affronter Mike McTigue. Le 17 mars 1923, jour de la Saint-Patrick, en pleine guerre civile irlandaise, le combat se déroule à Dublin dans des conditions surréalistes. Après vingt rounds disputés, la victoire revient à l'Irlandais dans son pays, devant son public. Siki a perdu sa couronne mondiale. La revanche tant attendue contre Carpentier n'aura jamais lieu. En France, sa personnalité jugée trop indépendante lui ferme de plus en plus de portes. Sa carrière européenne compromise, il décide de tenter sa chance aux États-Unis, où le contexte racial n'est pourtant guère plus favorable. Le destin tragique de Hell's Kitchen En Amérique, Siki découvre un pays encore plus brutal dans son racisme. Il rencontre Lilian Warner, une femme blanche fille d'aubergiste, qui l'accompagne secrètement. Le couple suscite parfois de violentes réactions. En décembre 1924, on leur demande de quitter un restaurant. Siki refuse. La police intervient, il passe la nuit en prison pour ébriété et troubles à l'ordre public. Ses performances sur le ring déclinent. Les journaux ne s'intéressent plus qu'à ses frasques, à sa consommation d'alcool, à ses relations avec des femmes blanches — ce qui reste un tabou absolu dans l'Amérique ségrégationniste des années 1920. Dans la nuit du 15 au 16 décembre 1925, après une soirée passée dans les bars de Hell's Kitchen, quartier contrôlé par les gangs irlandais, Battling Siki est abattu de sept coups de feu. On retrouve son corps au pied d'un immeuble de la 41e rue, près de chez lui. Il avait 28 ans. Son meurtrier ne sera jamais identifié. Pour l'écrivain Eduardo Arroyo, la vérité est ailleurs : "Siki a été tué car il se permettait ce qui lui était interdit : il aimait les femmes blanches, les voitures blanches, les chiens blancs, le jazz et le champagne. C'était trop d'insolence et de nargue." Un champion oublié L'histoire a longtemps effacé Battling Siki. Alors que Georges Carpentier, le vaincu, reste célébré comme une légende nationale, son vainqueur est tombé dans l'oubli. En 1928, le champion du monde français était omis des listes officielles. En 1948, lors du combat de Marcel Cerdan contre Tony Zale, le journal Combat ne mentionne pas son nom parmi les boxeurs français sacrés champions du monde. Cette amnésie collective illustre les contradictions d'une époque : Siki bénéficiait de la nationalité française, était champion du monde français, mais son origine africaine faisait de lui un étranger aux yeux d'une société coloniale incapable de reconnaître l'égalité qu'elle proclamait en théorie. En 1992, dans un geste symbolique tardif, les cendres de Battling Siki ont été rapatriées des États-Unis vers sa ville natale de Saint-Louis au Sénégal. Depuis les années 1990, sa mémoire commence lentement à ressurgir : documentaires, biographies, bandes dessinées tentent de redonner à cette figure tragique la place qui lui revient dans l'histoire du sport. Battling Siki demeure le symbole d'un talent immense brisé par le racisme et les préjugés d'une époque. Champion du monde à 25 ans, assassiné à 28 ans, il incarne la trajectoire fulgurante et brisée d'un homme qui refusa de courber l'échine, payant de sa vie son insoumission et sa dignité.