Baba Sy, un génie de la trempe de Kasparov ?

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Baba Sy, un génie de la trempe de Kasparov ?

Dans le monde des jeux de l'esprit, deux noms émergent avec une force particulière : Garry Kasparov aux échecs, et Baba Sy au jeu de dames. Si le premier est mondialement connu, le second demeure une légende méconnue, un génie sénégalais qui a révolutionné le jeu de dames dans les années 1960. Mais peut-on réellement comparer ces deux titans ? L'exemple fascinant de Vassily Ivanchuk, grand maître international qui excelle dans les deux disciplines, suggère que ces génies partagent plus qu'on ne le pense.

Un prodige découvert par hasard

Né vers 1935 dans un village reculé du Sénégal, Baba Sy n'avait jamais fréquenté l'école française, seulement l'école coranique. Pourtant, sa mémoire fabuleuse et sa capacité d'abstraction hors du commun allaient le propulser sur la scène internationale. La légende raconte qu'à l'âge de huit ans, alors qu'il rangeait les pions après les parties de ses aînés, un homme lui proposa d'apprendre à jouer. Dès sa première partie, le jeune Baba battit son instructeur. Encore et encore.

En 1959, Émile Biscons, fonctionnaire français à Dakar, découvre ce jeune homme qui enchaînait les victoires sur les places publiques de la capitale. Il le fait inscrire au championnat de France. Le résultat ? Baba Sy, à sa toute première participation, écrase tous ses adversaires et devient champion de France. C'était la première fois que les Européens rencontraient un damiste africain d'un tel niveau.

Une ascension fulgurante

La suite relève du prodige : vice-champion du monde dès 1960, vainqueur du Challenge mondial de Liège en 1962, Baba Sy devient le challenger désigné pour affronter le champion du monde soviétique Iser Kuperman en 1963. Mais ce match ne sera jamais joué. Des décennies plus tard, les révélations de Kuperman lui-même confirmeront que la fédération soviétique avait annulé le match, persuadée que Baba Sy l'emporterait. Ce n'est qu'en 1986, huit ans après la mort tragique de Baba Sy dans un accident de voiture en 1978, que la Fédération mondiale du jeu de dames le reconnaîtra officiellement champion du monde 1963-1964.

Sa performance la plus stupéfiante ? En 1962, en Allemagne, Baba Sy affronta simultanément 150 joueurs, dont plusieurs champions. Il les battit tous, accomplissant au passage le fameux "coup de Raphaël", considéré comme l'une des plus belles combinaisons de l'histoire du jeu de dames classique.

Le pont entre deux mondes : Vassily Ivanchuk

C'est ici qu'intervient une figure fascinante : Vassily Ivanchuk, grand maître international d'échecs ukrainien, considéré par ses pairs comme un génie. Kasparov lui-même a déclaré qu'Ivanchuk possédait un niveau équivalent à celui d'un champion du monde, bien qu'il n'ait jamais conquis ce titre.

Or, depuis 2015, Ivanchuk s'est mis au jeu de dames avec un sérieux remarquable. Sa passion pour ce jeu est telle que lors de la cérémonie de clôture du championnat du monde d'échecs rapides 2016 - qu'il venait de remporter en battant Magnus Carlsen - il était absorbé dans une partie de dames avec un collègue et a dû courir sur le podium pour recevoir sa médaille d'or, l'esprit encore accaparé par sa partie en cours.

Et c'est précisément Ivanchuk qui a établi le pont théorique entre ces deux disciplines. Dans une récente interview, celui qui a battu Kasparov aux échecs et qui excelle également aux dames, a livré une analyse frappante : "Les génies des dames et des échecs sont comparables en termes d'esprit." Cette déclaration, venant d'un homme qui maîtrise les deux univers au plus haut niveau, n'est pas anodine. Elle valide ce que beaucoup soupçonnaient : le génie stratégique ne connaît pas de frontières entre les plateaux à 64 cases.

Des cerveaux comparables

Les neurosciences modernes commencent à peine à comprendre ce qui fait un génie des jeux de l'esprit. Mais les similitudes entre Baba Sy et les légendes des échecs sont frappantes :

La mémoire phénoménale : Baba Sy, illettré, possédait une mémoire fabuleuse lui permettant de retenir des chiffres compliqués et de créer des combinaisons improbables. Ivanchuk est réputé pour sa mémoire photographique qui lui permet de maîtriser un répertoire d'ouvertures encyclopédique.

La vision combinatoire : Le "coup de Raphaël" réalisé par Baba Sy témoigne d'une profondeur de calcul comparable aux combinaisons les plus célèbres de Kasparov ou Tal aux échecs.

L'intuition pure : Comme Kasparov aux échecs, Baba Sy semblait avoir une compréhension innée du jeu. Ton Sijbrands, champion du monde de dames 1972-1973, lui a consacré un livre analysant 333 de ses parties, un travail reconnu comme unique dans l'histoire du jeu de dames.

La passion dévorante : Qu'il s'agisse de Kasparov, d'Ivanchuk ou de Baba Sy, tous partagent cette obsession totale pour leur art, cette capacité à voir le monde à travers le prisme du jeu.

Un génie méconnu

Si Kasparov est célébré mondialement et que son nom est synonyme d'excellence stratégique, Baba Sy reste largement méconnu, même au Sénégal. Pourtant, les damistes européens qui l'ont affronté - Russes, Hollandais, Belges - gardent le souvenir d'un joueur d'exception dont le talent pur forçait l'admiration et le respect.

Le néerlandais Ton Sijbrands, qui l'a bien connu, a déclaré que Baba Sy était peut-être le plus grand joueur de dames de tous les temps. Une affirmation qui résonne avec force quand on considère qu'il a dominé les meilleurs joueurs soviétiques de son époque, réputés invincibles.

Une question d'universalité

L'existence de figures comme Ivanchuk, qui excellent dans les deux disciplines, suggère que le génie dans les jeux de l'esprit transcende les frontières entre échecs et dames. Ces jeux sollicitent les mêmes facultés mentales : calcul, mémoire, intuition, créativité, endurance psychologique.

Baba Sy était-il de la trempe de Kasparov ? Si l'on considère la domination absolue sur ses contemporains, l'innovation dans le jeu, la capacité à voir ce que d'autres ne voient pas, et l'héritage laissé dans sa discipline, la réponse semble être un oui retentissant.

La différence principale ne réside pas dans le talent ou le génie, mais dans la reconnaissance. Les échecs ont bénéficié d'une médiatisation et d'un soutien institutionnel bien supérieurs au jeu de dames. Kasparov est devenu une icône mondiale, tandis que Baba Sy est resté dans l'ombre, malgré un palmarès et des exploits tout aussi impressionnants dans sa discipline.

Conclusion

Peut-être est-il temps de reconnaître que le génie ne se mesure pas à la notoriété, mais à l'excellence pure. Dans le panthéon des jeux de l'esprit, Baba Sy mérite sa place aux côtés des plus grands. Comme l'a montré Ivanchuk par son exemple, les frontières entre échecs et dames sont plus perméables qu'on ne le pense, et les génies qui les pratiquent partagent une même essence : une intelligence aiguë, une passion dévorante, et une capacité à voir au-delà de l'ordinaire.

Baba Sy et Kasparov : deux génies, deux jeux, une même grandeur.