Les rizières d'Oussouye : quand les femmes cultivent l'autosuffisance

Depuis les années 1980, les femmes de la région d'Oussouye en Casamance ont joué un rôle déterminant dans la production rizicole, assurant la sécurité alimentaire de leurs communautés dans un contexte souvent difficile.
Dans les bas-fonds verdoyants d'Oussouye, département situé dans la région naturelle de la Basse-Casamance au Sénégal, les femmes ont écrit une page méconnue de l'histoire agricole du pays. Depuis plus de quatre décennies, elles sont les gardiennes d'un savoir-faire ancestral qui permet à leurs villages de maintenir une autosuffisance en riz, aliment de base des populations locales.
Un héritage ancestral réinventé
La riziculture en Casamance n'est pas nouvelle. Pratiquée depuis des siècles par les communautés diola notamment, elle a longtemps été l'apanage des femmes. Mais c'est dans les années 1980 que cette activité a pris une dimension particulière à Oussouye. Face aux sécheresses récurrentes qui ont frappé le Sahel et aux premières tensions du conflit casamançais, les femmes ont dû renforcer leur rôle pour garantir la survie alimentaire de leurs familles.
«Le riz, c'est notre vie», explique souvent les rizicultrices de la région. Dans les rizières inondées, elles travaillent collectivement, perpétuant des techniques transmises de mère en fille : repiquage manuel, désherbage à la main, récolte collective. Ces méthodes, bien qu'exigeantes physiquement, respectent l'environnement et préservent la biodiversité des variétés locales.
Une organisation sociale et économique
L'autosuffisance rizicole d'Oussouye repose sur une organisation communautaire solide. Les femmes se regroupent en associations villageoises, mutualisant leurs efforts et leurs ressources. Elles gèrent collectivement les rizières, partagent les semences et coordonnent les travaux selon le calendrier agricole traditionnel.
Cette organisation permet non seulement d'optimiser la production, mais aussi de créer des liens sociaux forts. Les chants de travail rythment les journées dans les rizières, tandis que les décisions importantes sont prises collectivement lors de réunions régulières. Les femmes les plus âgées transmettent leur savoir aux plus jeunes, assurant ainsi la pérennité des techniques.
Des défis contemporains
Malgré leur résilience, les rizicultrices d'Oussouye font face à de nombreux défis. Le changement climatique perturbe les cycles de pluies, essentiels pour la riziculture inondée. La salinisation progressive des sols, due à la remontée des eaux marines, menace certaines zones de production. L'exode rural attire les jeunes vers les villes, privant les rizières d'une main-d'œuvre indispensable.
Par ailleurs, l'invasion d'une partie des rizières par le riz sauvage et les difficultés d'accès aux intrants agricoles de qualité compliquent la tâche. Pourtant, les femmes continuent d'innover, testant de nouvelles variétés plus résistantes et adaptant leurs pratiques aux nouvelles contraintes environnementales.
Un modèle d'autonomie alimentaire
L'expérience d'Oussouye démontre qu'une production locale, ancrée dans les savoir-faire traditionnels et portée par des organisations communautaires solides, peut assurer une véritable autosuffisance alimentaire. Dans une région où l'insécurité a longtemps perturbé les circuits d'approvisionnement, cette autonomie a été un facteur de résilience crucial.
Les femmes rizicultrices d'Oussouye ne se contentent pas de produire pour leur consommation familiale. Elles commercialisent aussi une partie de leur production sur les marchés locaux, générant des revenus qui leur permettent de financer la scolarité de leurs enfants, d'améliorer leurs habitations et de diversifier leurs activités économiques.
Reconnaissance et perspectives
Si leur contribution reste parfois invisible dans les statistiques officielles, les femmes d'Oussouye sont de plus en plus reconnues comme des actrices essentielles du développement local. Plusieurs organisations non gouvernementales et programmes gouvernementaux cherchent désormais à les appuyer en améliorant leur accès aux semences, aux outils et à la formation technique.
L'enjeu pour l'avenir est de préserver ce modèle d'autosuffisance tout en le modernisant. Cela implique d'améliorer les infrastructures de production et de transformation, de faciliter l'accès au crédit agricole, et surtout de valoriser le travail et les connaissances de ces femmes qui, depuis plus de quarante ans, nourrissent leurs communautés avec détermination et dignité.
Dans les rizières d'Oussouye, chaque grain récolté raconte l'histoire d'une autonomie conquise et préservée, celle de femmes qui ont fait de la riziculture bien plus qu'une activité agricole : un acte de résistance, de solidarité et d'espoir.