Pourquoi l'île au Sarpan s'appelle ainsi ?

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Pourquoi l'île au Sarpan s'appelle ainsi ?

Du sergent rebelle à l'île aux serpents : l'histoire méconnue d'un trésor naturel au large de Dakar

Au large de Dakar, à seulement quatre kilomètres des côtes sénégalaises, se dresse un joyau volcanique de 50 hectares qui fait partie de l'archipel des îles de la Madeleine. Son nom intrigue les visiteurs et alimente depuis longtemps les légendes : l'îlot Sarpan, plus connu sous l'appellation erronée d'« île aux Serpents ». Pourtant, derrière ce nom se cache une histoire bien différente de ce que l'on pourrait imaginer, mêlant histoire coloniale française et malentendu linguistique.

L'origine du nom remonte à l'époque coloniale et à un épisode peu glorieux de l'armée française. Contrairement à ce que son surnom pourrait laisser croire, cette île n'est pas infestée de reptiles. Le nom « Sarpan » provient en réalité d'une déformation du patronyme d'un sergent français. Cet homme, qualifié de rebelle et hostile à l'autorité militaire, aurait été déporté sur cette île déserte en guise de punition. Les documents historiques révèlent que ce militaire banni aurait par la suite exprimé le souhait de demeurer définitivement sur l'île, une requête qui lui fut accordée. Il serait ainsi devenu le premier Européen à véritablement habiter ces terres volcaniques isolées.

La transformation de « Sarpan » en « île aux Serpents » trouve son explication dans la rencontre entre ce sergent solitaire et les populations locales. Lorsque les Lébous, cette ethnie côtière vivant aux abords de Dakar, débarquèrent sur l'île, ils y trouvèrent un homme qui se présenta comme monsieur Sarpan. Ne comprenant pas clairement ce nom étranger à leur langue, les Lébous se contentèrent de rapporter qu'ils avaient découvert un « homme serpent » sur l'île. De bouche à oreille, cette appellation se transforma progressivement en « île aux Serpents », créant ainsi une confusion qui persiste encore aujourd'hui. Sur les anciennes cartes géographiques coloniales, on trouve d'ailleurs parfois la dénomination « île Serpens », témoignage de cette évolution linguistique.

Cette méprise nominale a longtemps alimenté la croyance selon laquelle l'île serait dangereuse et peuplée de reptiles venimeux. La réalité est tout autre. Si quelques serpents Psammophis elegans peuvent être observés, ils sont quasi inexistants et l'île n'a rien d'une terre hostile. Au contraire, elle abrite un écosystème remarquable qui lui a valu d'être classée parc national en 1976 et inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 2005. Plus de 101 espèces d'arbres y prospèrent, dont le tamarin, l'euphorbe balsamique et surtout le célèbre baobab nain. Ces arbres, sculptés par les vents marins puissants, se développent comme des lianes, créant un paysage unique où même les majestueux baobabs restent de taille modeste.

La faune de l'île est dominée par les oiseaux marins. Les phaétons à bec rouge, communément appelés « pailles-en-queue », et les grands cormorans y ont établi d'importantes colonies de nidification. Leurs fientes blanches recouvrent les sommets des rochers noirs d'origine volcanique, créant un contraste saisissant avec la végétation verdoyante. L'île accueille également des faucons pèlerins, des balbuzards pêcheurs et des sternes bridées. Durant l'hivernage, la végétation s'embellit et des tortues viennent pondre sur les plages de sable.

Au-delà de son histoire coloniale, l'île au Sarpan revêt une dimension spirituelle profonde pour la communauté Lébou. Elle est considérée comme le sanctuaire de Leuk Daour, le génie protecteur de Dakar, conférant au lieu une importance sacrée qui dépasse largement l'anecdote historique du sergent français.

Aujourd'hui, les vestiges de cette présence humaine passée subsistent sous forme de ruines. On peut encore apercevoir les restes de la cabane du sergent Sarpan, ou peut-être celle d'un certain Lacombe, un habitant de Gorée qui fréquentait l'île au XVIIIe siècle pour y extraire des blocs de basalte destinés à ses constructions. En 1770, ce même Lacombe tenta d'y cultiver des légumes, une entreprise qui se solda par un échec, tout comme les tentatives ultérieures. L'absence de source d'eau douce connue sur l'île explique sans doute ces difficultés agricoles.

Accessible en pirogue depuis la baie de Soumbédioune en une dizaine de minutes, l'îlot Sarpan continue d'attirer les visiteurs par son caractère sauvage et préservé. Les autorités sénégalaises limitent les séjours à quatre heures maximum afin de préserver la tranquillité du site. Cependant, un tragique accident survenu en 2019 a conduit à la suspension temporaire des visites touristiques, rappelant la nécessité de renforcer les mesures de sécurité sur ce site exceptionnel.

Ainsi, derrière le nom mystérieux de l'îlot Sarpan se cache une histoire qui illustre les rencontres culturelles, les malentendus linguistiques et la complexité de l'héritage colonial. Plus qu'une simple île aux serpents, c'est un lieu chargé d'histoire où la nature a repris ses droits, transformant ce qui fut un lieu de bannissement en un sanctuaire écologique d'une beauté rare.