Quand la relativité générale parle wolof : l'héritage visionnaire de Cheikh Anta Diop

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Quand la relativité générale parle wolof : l'héritage visionnaire de Cheikh Anta Diop

L'égyptologue et physicien sénégalais avait ouvert la voie à une science africaine exprimée dans les langues du continent

Dakar, le 29 décembre 2025

Dans les années 1950, alors que le français dominait l'enseignement scientifique en Afrique de l'Ouest, un jeune chercheur sénégalais osait l'impensable : expliquer les théories d'Einstein en wolof. Cheikh Anta Diop, plus connu pour ses travaux révolutionnaires sur l'Égypte pharaonique, était aussi un physicien nucléaire convaincu que les langues africaines pouvaient porter les concepts les plus abstraits de la science moderne.

Une intuition radicale

"Si une langue ne peut pas exprimer la pensée scientifique, c'est qu'elle n'est pas une vraie langue", affirmait Diop dans ses écrits. Pour ce polyglotte formé à la Sorbonne, le wolof, parlé par des millions de personnes au Sénégal et dans la sous-région, possédait toutes les ressources nécessaires pour traduire les équations de champ d'Einstein ou les principes de la courbure de l'espace-temps.

Cette conviction n'était pas qu'intellectuelle. Diop y voyait un enjeu politique majeur : décoloniser la science en permettant aux Africains de s'approprier les savoirs dans leurs propres langues, plutôt que de demeurer éternellement dépendants des langues coloniales.

Du laboratoire à la salle de classe

Au laboratoire de radiocarbone qu'il dirigeait à l'Université de Dakar, Cheikh Anta Diop expérimentait cette approche avec ses étudiants. Il créait des néologismes en wolof pour désigner des concepts comme "l'invariance de Lorentz" ou "le tenseur énergie-impulsion". Loin d'être des traductions maladroites, ces termes s'appuyaient sur la structure même de la langue, ses capacités d'agglutination et sa richesse métaphorique.

"Mon grand-père m'expliquait les mouvements des astres en wolof quand j'étais enfant", racontait-il. "Pourquoi ne pourrais-je pas expliquer pourquoi ces astres courbent l'espace autour d'eux dans la même langue?"

Un héritage méconnu

Si les travaux historiques de Cheikh Anta Diop ont suscité des débats passionnés dans le monde entier, son projet linguistique et pédagogique est resté largement dans l'ombre. Pourtant, cette dimension de son œuvre résonne aujourd'hui avec une actualité brûlante.

À travers l'Afrique, des voix s'élèvent pour réclamer un enseignement scientifique dans les langues nationales. Au Rwanda, au Kenya, en Tanzanie, des initiatives émergent pour développer des terminologies scientifiques en kinyarwanda, en swahili ou en kikuyu. Le Ghana expérimente l'enseignement des mathématiques en twi dans certaines écoles primaires.

Les défis contemporains

"Cheikh Anta Diop avait cinquante ans d'avance", estime le professeur Moussa Sow, linguiste à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. "Aujourd'hui, nous mesurons combien il avait raison : des études montrent que les enfants comprennent mieux les concepts scientifiques quand ils sont d'abord enseignés dans leur langue maternelle."

Le défi reste immense. Créer une terminologie scientifique complète, former des enseignants, produire des manuels, convaincre des décideurs encore attachés au prestige du français ou de l'anglais : le chemin est long.

L'espace-temps se courbe en toutes langues

Pourtant, l'intuition de Diop demeure puissante : la relativité générale, comme toute théorie scientifique, n'appartient à aucune langue particulière. Les équations d'Einstein décrivent un univers qui se moque bien de savoir si on le nomme en allemand, en anglais ou en wolof.

Si la courbure de l'espace-temps causée par la masse peut être expliquée à un enfant français, pourquoi pas à un enfant sénégalais dans sa propre langue? C'est cette évidence, cette justice cognitive, que Cheikh Anta Diop défendait.

Soixante-dix ans après ses premières expérimentations, le rêve d'une science véritablement multilingue, où la relativité générale se déclinerait aussi naturellement en wolof qu'en français, reste à réaliser. Mais les graines plantées par ce visionnaire commencent, lentement, à germer.