Ali Haïdar, une vision humaniste de l'écologie

TL;DR
- Un plongeur devenu écologiste : Haïdar El Ali, né à Louga en 1953, est arrivé à la protection de la nature par la mer, en filmant une pêche à l'explosif.
- Océanium, son instrument : d'une simple école de plongée, il a fait une association de protection de l'environnement connue dans tout le pays.
- La mangrove comme chantier social : des millions de palétuviers replantés en Casamance et dans le Saloum, avec les villages, pas contre eux.
- Une écologie de terrain : filmer, alerter, mobiliser, replanter — une méthode qui tient plus du reportage que du discours.
- Il est aussi un homme de pouvoir : ministre de l'Écologie (2012), puis de la Pêche (2013-2014), aujourd'hui à la tête de l'Agence sénégalaise de la reforestation et de la Grande Muraille verte (depuis 2019).
- Sa vision est humaniste au sens fort : l'homme n'est pas à côté de la nature, il en fait partie — et protéger la mer, c'est protéger ceux qui en vivent.
Il y a des écologistes qui écrivent, et d'autres qui plongent. Haïdar El Ali appartient à la seconde catégorie. Sa carrière commence sous l'eau, dans les années 1980, avec un masque, un tuba et une caméra — et c'est ce qu'il a vu sous la surface qui a orienté tout le reste : une pêche à l'explosif, des fonds ravagés, des filets fantômes qui continuent de tuer. À partir de là, sa vie prend une direction unique au Sénégal : faire de la mer un sujet politique, au sens noble du terme, c'est-à-dire un sujet qui concerne tout le monde.
Cet article raconte cette trajectoire et la vision qui la sous-tend : une écologie qui ne sépare pas la nature des hommes, qui se construit avec les pêcheurs et les paysans, et qui assume d'entrer dans les institutions pour changer les règles.
De Louga à l'océan : une trajectoire improbable
Haïdar El Ali naît le 27 janvier 1953 à Louga, dans le nord-ouest du Sénégal. L'histoire familiale est singulière : ses parents, jeunes Libanais quittant un Liban sous protectorat français, embarquent à destination de Marseille, puis prennent une correspondance en croyant partir pour l'Amérique. Ils se trompent de bateau et débarquent au Sénégal. Faute de moyens pour repartir, ils s'installent et rejoignent la communauté libanaise locale. Haïdar El Ali raconte volontiers cette arrivée où ses parents s'étonnaient, paraît-il, que tous les « Américains » soient noirs.
Le jeune homme grandit entre la terre et l'eau. Il fait partie de l'équipe espoir de natation de Dakar, devient apnéiste à 17 ans. Après le baccalauréat, il travaille douze ans comme fabricant de meubles — un métier manuel, précis, qui ne le destine pas à l'écologie.
Le tournant arrive en 1984 : il obtient en France son diplôme de plongeur professionnel et prend la direction de l'Océanium de Dakar, alors simple école de plongée. L'établissement forme des plongeurs pour l'armée, la gendarmerie, les agents des Eaux et Forêts — et, détail qui en dit long sur son niveau, jusqu'aux pompiers de Paris.
Rien, dans ce parcours, n'annonce un militant. C'est une caméra qui va tout changer.
Océanium : de l'école de plongée au combat écologiste
Lors d'une plongée, Haïdar El Ali tombe sur une pêche à l'explosif. Le spectacle — des fonds coralliens soufflés, des poissons morts en masse, une technique qui détruit l'habitat pour capturer quelques individus — le révolte. Il filme, produit les images, et en tire un constat simple : ce que les autorités ne voient pas, la caméra peut le montrer.
Cette bascule transforme l'Océanium. L'école de plongée devient une association de protection de la nature, qui se donne trois missions : observer, documenter, sensibiliser. Le plongeur devient témoin, puis lanceur d'alerte.
Le moment où l'association change de dimension est tragique. En 2002, le naufrage du Joola fait près de deux mille victimes. Haïdar El Ali est l'un des premiers sur les lieux ; il plonge, filme et livre ses observations avec une amertume qui marque durablement l'opinion sénégalaise. Cette même année, la Radio-télévision sénégalaise le désigne « homme de l'année ».
Vient ensuite le combat le plus structurant : la surpêche. Le constat de terrain est implacable — les captures diminuent, les tailles baissent, les fonds se vident. Il engage son équipe de plongeurs dans une opération de dépollution au large du Sénégal, avec un objectif chiffré : récupérer les quelque trois mille filets de pêche abandonnés qui continuent, posés sur les fonds, à piéger les poissons. Selon les données de l'époque, un millier avaient déjà été retirés.
Ces filets portent un nom dans le vocabulaire international — « engins fantômes » — et un chiffre qui résume le problème : ils pêchent sans pêcheur, pendant des décennies.
La mangrove comme chantier social
Le deuxième grand chantier d'Haïdar El Ali est la mangrove. Au Sénégal, les palétuviers sont l'écosystème-pivot de la Casamance et du delta du Saloum : ils stabilisent les sols, abritent les juvéniles de poissons, nourrissent les huîtres et les coquillages, protègent les rizières de la salinisation et servent de bois de chauffe.
Or la mangrove recule depuis des décennies, sous l'effet du prélèvement de bois, des coupes pour la riziculture et des sécheresses. Le programme de replantation mené par l'Océanium prend une ampleur exceptionnelle : trois millions de palétuviers replantés en 2008, puis une dynamique qui aboutit, en 2009, à trente millions de propagules replantées en Casamance. Haïdar El Ali annonce alors un objectif plus vaste encore pour l'année suivante : cent millions d'arbres.
Ce chiffre pose une question que tout projet de reforestation doit affronter : combien de plants survivent ? La réponse honnête est que la réussite dépend de la technique, de la salinité, du site et du suivi — et que le comptage des propagules mises en terre n'est pas un comptage d'arbres adultes. Ce que l'on peut dire avec certitude, c'est que la méthode employée associe systématiquement les villages : ce sont les communautés locales qui replantent, avec l'association, sur leurs propres terres.
C'est là que réside la dimension humaniste : la mangrove n'est pas protégée contre les habitants, mais avec eux, parce que ce sont eux qui en vivent.
Filmer pour alerter : la preuve par l'image
La méthode d'Haïdar El Ali se distingue par un goût constant pour la preuve visuelle. Le drone en est l'illustration la plus récente : en mai 2016, un appareil piloté par l'équipe de l'Océanium met au jour un chantier d'exploitation illégale de bois de vène dans une forêt de Casamance. Haïdar El Ali alerte alors sur l'ampleur du pillage, actif depuis plusieurs années, et sur le risque de voir la forêt se transformer en désert en quelques années.
Cette façon de faire — documenter, montrer, obliger les décideurs à réagir — a un coût. En 2018, il est poursuivi en diffamation par un responsable des exploitants forestiers, pour avoir associé l'assassinat de treize personnes dans la forêt de Baffa Bayotte à une mauvaise gestion liée à l'exploitation forestière. L'écologie de terrain, dans ce pays, peut être une activité dangereuse : ceux qui la pratiquent le savent.
- Surpêcheretirer les filets fantômes, alerter sur les captures
- Mangrovereplanter avec les villages, du Saloum à la Casamance
- Forêtdénoncer l'exploitation illégale, images à l'appui
- Économie localeconvertir la pêche en écotourisme et en ostréiculture
L'écologie comme humanisme
Ce qui donne de la cohérence à ces combats, c'est une conviction qu'on peut résumer en trois propositions.
Premièrement, l'homme fait partie de la nature. Protéger une lagune, ce n'est pas protéger un paysage contre les pêcheurs : c'est protéger la ressource dont dépendent les pêcheurs. La dégradation de l'océan n'est pas un problème esthétique, c'est un problème de protéines et de revenus. Cette idée traverse tous ses engagements, de la surpêche à la mangrove.
Deuxièmement, l'écologie ne se décrète pas d'en haut. Replanter sans les villages produit des chiffres ; replanter avec eux produit des forêts. En 2004, il entreprend ainsi, avec les collectivités locales du delta du Saloum, la reconversion de l'économie de pêche vers l'écotourisme — une manière de faire entrer la protection de la nature dans le calcul économique des familles plutôt que de l'opposer à lui. La lagune de la Somone, plus au nord, relève de la même logique : une réserve gérée avec les habitants.
Troisièmement, la mer est un patrimoine commun. L'océan n'appartient ni aux flottes industrielles ni aux seuls riverains : il engage la responsabilité collective. C'est ce qui justifie, aux yeux de Haïdar El Ali, de porter le combat sur le terrain juridique et politique — accords de pêche, aires marines protégées, réglementation des engins.
Ces trois propositions ont une conséquence pratique : l'écologiste doit accepter de négocier, de siéger, de signer des textes — et donc d'être jugé sur leurs résultats.
Le passage au pouvoir : ce que le ministère change
En avril 2012, après avoir soutenu un candidat lors de la présidentielle, il est nommé ministre de l'Écologie et de la Protection de la nature dans le premier gouvernement formé après l'alternance. En septembre 2013, il devient ministre de la Pêche et des Affaires maritimes.
Ce passage au ministère permet de mesurer l'écart entre la dénonciation et la décision.
Début 2014, il révise l'accord de pêche thonier avec l'Union européenne, en rendant payant l'accès aux eaux sénégalaises. La décision suscite des critiques, notamment de la part d'organisations environnementales internationales ; il répond qu'avant cette révision, un accord datant de 2006 et resté confidentiel permettait à des navires européens de pêcher gratuitement dans les eaux sénégalaises. La même année, il fait arraisonner un navire de pêche russe, l'Oleg Naydenov, venu pêcher illégalement — la diplomatie russe le qualifie alors, non sans ironie, de « sous-marin de Greenpeace ».
En juillet 2014, après une défaite aux élections locales à Ziguinchor, il démissionne de son poste de ministre de la Pêche. L'épisode illustre une constante de sa trajectoire : sa légitimité vient du terrain, et le terrain peut la reprendre.
Il reste que ces deux années ministérielles ont laissé des traces concrètes : une fiscalité de l'accès à la mer, un rapport de force avec les flottes étrangères, et une visibilité internationale du dossier halieutique sénégalais.
La Grande Muraille verte : passer à l'échelle
Depuis 2019, Haïdar El Ali est directeur général de l'Agence sénégalaise de la reforestation et de la Grande Muraille verte.
La Grande Muraille verte est une initiative africaine lancée en 2007 : une bande de reforestation et d'aménagement traversant le Sahel sur près de huit mille kilomètres, du Sénégal à Djibouti, avec l'ambition de restaurer des terres dégradées et de fixer les populations rurales. Le Sénégal en est l'un des pays pionniers.
Le changement d'échelle est vertigineux : on passe du chantier villageois au programme continental. Il change aussi la nature du travail — négociation budgétaire, coordination avec des partenaires internationaux, suivi de plantations sur des dizaines de milliers d'hectares. Et il expose à une critique légitime : les grandes reforestations échouent souvent faute d'entretien, d'espèces adaptées ou d'appropriation locale. La question, désormais, n'est plus « combien de plants ? » mais « combien de terres vivantes, dix ans après ? ».
Les aires marines protégées, outil de l'écologie humaniste
L'un des héritages les plus concrets de cette approche est le développement des aires marines protégées (AMP) au Sénégal. Le pays en compte aujourd'hui plusieurs, de la Somone à Joal-Fadiouth, de Bamboung dans le delta du Saloum à Saint-Louis, en passant par Kayar et Sangomar.
Le principe de l'AMP « à la sénégalaise » n'est pas l'interdiction pure : c'est un compromis négocié avec les communautés de pêcheurs. On délimite une zone où la pêche est restreinte ou interdite, on la laisse se reconstituer, et l'on organise la surveillance avec les habitants — parfois avec des guides et des écotouristes qui trouvent là un revenu. L'idée est simple : une zone protégée qui n'apporte rien aux riverains sera pillée ; une zone protégée qui leur apporte quelque chose sera défendue.
Cette conception explique le lien constant, chez Haïdar El Ali, entre conservation et développement local : écotourisme dans le delta du Saloum, ostréiculture dans les lagunes, formation de plongeurs et de guides. L'écologie y est un métier, pas seulement une opinion.
Ce qu'on peut lui contester
Une vision humaniste de l'écologie n'est pas une vision consensuelle. Trois critiques reviennent.
La première porte sur les chiffres. Les communications de reforestation mettent en avant des millions de plants ; les écologues savent que la survie est souvent faible. Un bilan honnête demande des inventaires indépendants, pas des annonces.
La deuxième porte sur le rapport au pouvoir. Un écologiste au ministère est un écologiste qui signe des décisions, y compris des décisions contestées. On peut estimer que le changement se gagne ainsi, ou qu'il se perd dans les arbitrages. Les deux positions sont défendables — et Haïdar El Ali a choisi la première, avec les contradictions que cela implique.
La troisième porte sur les personnes. L'écologie de terrain repose sur des équipes : plongeurs, techniciens, animatrices villageoises, agents forestiers. Le récit médiatique retient un nom ; la réalité est un collectif.
FAQ
Qui est Haïdar El Ali ?
Un écologiste sénégalais né en 1953 à Louga, ancien directeur puis président de l'association Océanium de Dakar, ministre de l'Écologie (2012) puis de la Pêche (2013-2014), et depuis 2019 directeur général de l'Agence sénégalaise de la reforestation et de la Grande Muraille verte.
Qu'est-ce que l'Océanium de Dakar ?
Une association de protection de l'environnement née d'une école de plongée créée à Dakar. Elle forme des plongeurs professionnels et mène des actions de sensibilisation, de dépollution marine et de reforestation de la mangrove.
Quel a été le déclencheur de son engagement ?
La découverte, lors d'une plongée, d'une pêche à l'explosif. Il a filmé la scène et a fait de la preuve visuelle la base de son action.
Combien de palétuviers ont été replantés ?
Les programmes menés avec Océanium ont atteint plusieurs millions de plants dès 2008, puis plusieurs dizaines de millions en Casamance en 2009. Le chiffre des plants mis en terre ne doit pas être confondu avec celui des arbres adultes survivants.
Qu'a-t-il fait comme ministre ?
Il a notamment révisé l'accord de pêche thonier avec l'Union européenne pour rendre payant l'accès aux eaux sénégalaises, et fait arraisonner un navire de pêche russe en infraction.
Pourquoi parle-t-on d'écologie humaniste à son sujet ?
Parce que sa démarche ne sépare pas la protection de la nature des populations qui en vivent : mangrove replantée avec les villages, pêche protégée pour les pêcheurs, écotourisme comme revenu de substitution.
Qu'est-ce que la Grande Muraille verte ?
Une initiative africaine lancée en 2007 pour restaurer les terres dégradées du Sahel sur une bande d'environ huit mille kilomètres, du Sénégal à Djibouti. Le Sénégal y participe activement.
A-t-il été critiqué ?
Oui. Comme tout responsable de programmes de reforestation, il est exposé aux critiques sur les taux de survie des plantations et sur l'écart entre annonces et résultats constatés.
En résumé
Haïdar El Ali est un cas rare : un écologiste sénégalais venu de la mer, devenu militant par la caméra, puis responsable de programmes nationaux. Sa vision repose sur une idée simple et exigeante — la nature n'est pas un décor, c'est le milieu de vie des hommes — et sur une méthode : observer, documenter, mobiliser, replanter, puis porter le combat dans les institutions. Elle a produit des résultats mesurables (filets retirés des fonds, replantations massives, visibilité du dossier halieutique) et laisse des questions ouvertes (survie des plantations, effet réel des politiques publiques). C'est cette tension, plus que le portrait d'un homme, qui fait l'intérêt du personnage : elle montre ce que coûte, concrètement, le choix de l'écologie.
Pour prolonger, lire nos articles sur le delta du Saloum et ses mangroves, la mangrove sénégalaise au bord de l'asphyxie, la pêche au Sénégal, la réserve du Djoudj et le tourisme au Sénégal.