L'âge d'or des orchestres sénégalais : Star Band, Orchestra Baobab et les nuits de Dakar

Par Rédaction Heritage Sénégal••Mis à jour le 7 octobre 2026•13 min de lecture
L'âge d'or des orchestres sénégalais : Star Band, Orchestra Baobab et les nuits de Dakar

Les nuits où Dakar dansait

Avant le mbalax, avant le rap, avant les studios numériques, Dakar a connu un âge d'or : celui des grands orchestres de danse. Des formations de dix à quinze musiciens, cuivres et guitares, chanteurs en boubou et costumes assortis, qui jouaient tous les soirs dans les clubs de la capitale — le Miami, le Baobab, le Jandeer — et faisaient danser une ville entière au son d'un mélange inouï : son cubain, rumba congolaise, jazz, tango, morna capverdienne, variété française, folklore wolof et casamançais.

De cette effervescence sont nés deux mythes : le Star Band de Dakar, école de presque tous les musiciens sénégalais, et l'Orchestra Baobab, devenu l'un des groupes africains les plus célébrés au monde. Leur histoire raconte comment une capitale coloniale est devenue, en vingt ans, l'une des grandes scènes musicales du continent.

Voici ce que fut cet âge d'or — et ce qu'il a légué à la musique sénégalaise.

Le Star Band, l'école de Dakar

Le Star Band de Dakar est fondé en 1960, l'année de l'indépendance, par Ibra Kassé, figure légendaire de la nuit dakaroise. L'orchestre se produit au Club Miami, dans la Médina, un quartier populaire devenu le cœur battant de la vie musicale de la capitale.

Le Star Band est bien plus qu'un groupe : c'est un laboratoire à ciel ouvert. Presque tous les grands musiciens sénégalais y passent, s'y forment, y apprennent le métier de la scène et du studio. À l'époque, la musique cubaine est la musique des jeunes : le son, le cha-cha-cha, la rumba, le mambo triomphent dans les dance-halls du monde entier, et Dakar n'y échappe pas.

Très vite, les musiciens du Star Band introduisent dans ce répertoire les musiques folkloriques sénégalaises adaptées aux danses modernes : c'est là, dans ces arrangements, que se prépare la naissance du mbalax — le genre qui dominera ensuite tout le pays. Le groupe enregistre une série d'albums qui documentent cette mutation.

1970 : la scission et la naissance du Baobab

Au terme de sa première décennie, le Star Band se délite. À l'été 1970, plusieurs personnalités et hommes d'affaires dakarois montent le Club Baobab, au 44, rue Jules Ferry, en plein Plateau — le quartier administratif et européen de Dakar.

Le club recrute ses musiciens : le jeune guitariste togolais Barthélémy Attisso, venu à la musique pour financer ses études de droit ; les chanteurs casamançais Balla Sidibé et Rudy Gomis ; le saxophoniste Baro N'Diaye ; le bassiste Sidath Ly. Les jeudis, ces musiciens jouent encore au Club Miami, fief du Star Band ; le vendredi soir, à l'inauguration du Baobab, ils deviennent ceux du nouveau club.

Le départ est brutal : Ibra Kassé ferme le Miami pendant plusieurs semaines. Mais l'histoire ne s'arrête pas là : d'autres musiciens du Star Band formeront quelques mois plus tard le Star Number One, et à la fin de la décennie, un jeune espoir du Star Band nommé Youssou N'Dour lancera à son tour sa propre formation — le Super Étoile, qui va révolutionner la musique sénégalaise.

Un club, une ville, un monde

Le Club Baobab devient rapidement le lieu le plus prestigieux de Dakar : clientèle d'hommes d'affaires, de responsables politiques, d'expatriés, de militaires et de noctambules, décor confié à des artistes à la mode. Dans ce Dakar cosmopolite, l'orchestre doit être à la hauteur du lieu. Les musiciens répètent sans relâche et développent un répertoire prodigieusement hétérogène : variété française, jazz, tango, son cubain, mornas du Cap-Vert, rumbas congolaises, chanson arabe.

L'ensemble s'étoffe : le bassiste Charles Ndiaye et le batteur Mountaga Koite complètent la rythmique ; le saxophoniste malien Issa Cissokho, passé lui aussi par le Miami, rejoint le groupe après une tournée au Cameroun en 1971 et devient chef d'orchestre ; le clarinettiste nigérian Peter Udo l'accompagne ; le guitariste rythmique marocain Latfi Ben Jelloun seconde Attisso, qui signe la plupart des arrangements.

Au chant, la formation atteint une dimension exceptionnelle : le griot Laye Mboup, venu de l'Ensemble instrumental du Théâtre national Daniel Sorano et passé par le Rio Band, incarne la voix du Baobab ; il est secondé par Medoune Diallo et par de jeunes chanteurs, dont un certain Thione Seck.

L'Orchestra Baobab compte alors jusqu'à une douzaine de musiciens sur scène et joue parfois tous les soirs de la semaine. Comme le Star Band au Miami, le groupe utilise le club comme studio d'enregistrement : un magnétophone, quelques micros et une salle vidée de ses clients suffisent.

L'âge d'or discographique

En 1975, l'Orchestra Baobab publie une série de cinq albums sur le label Disques Buur, détenu par les propriétaires du club. Enregistrés lors d'une unique session marathon, ces disques définissent le son d'une époque et documentent les changements en cours dans la musique sénégalaise des années 1970.

La mort brutale de Laye Mboup en 1974 plonge les amateurs dans le désarroi — mais l'orchestre continue, porté par la montée de Thione Seck et le saxophone de Cissokho. En avril 1977, après sept ans rue Jules Ferry, le groupe quitte le Baobab pour le Jandeer Night Club, sur la route de la Corniche. Il y enregistre deux nouveaux albums, dont Ndeleng Ndeleng, pour lequel il est payé en instruments — signe d'une indépendance nouvelle pour des musiciens jusque-là dépendants du patron du club.

Le club historique ferme bientôt ses portes ; l'été 1978, l'Orchestra Baobab débarque à Paris. La suite est une histoire de reconnaissance internationale tardive, d'éclipse et de renaissance — le groupe sera redécouvert des décennies plus tard et rejouera dans le monde entier, jusqu'aux grandes scènes européennes.

La nuit dakaroise : clubs, quartiers, société

L'âge d'or des orchestres fut d'abord une géographie nocturne. Les clubs de Dakar — le Miami d'Ibra Kassé dans la Médina, le Baobab rue Jules Ferry dans le Plateau, le Jandeer sur la route de la Corniche, et bien d'autres — constituaient un circuit où se croisaient des mondes que rien ne rapprochait le jour.

Dans ces lieux se retrouvaient des commerçants, des fonctionnaires, des militaires, des expatriés, des artistes, des écrivains, des étudiants, des noctambules et des femmes élégantes. La musique y jouait un rôle de passerelle sociale : on y dansait sur les mêmes rythmes, qu'on vienne de la Médina, du Plateau ou d'ailleurs.

Pour les musiciens, ces clubs étaient aussi un école du métier : il fallait tenir la scène six soirs par semaine, connaître des centaines de morceaux, s'adapter au public, improviser. Cette exigence explique la qualité technique des orchestres de l'époque — et le fait que la plupart des grands artistes sénégalais y soient passés.

Les clubs ont progressivement fermé sous l'effet de la crise économique, de l'évolution des loisirs et de la concurrence des cassettes puis de la télévision. Leur disparition a laissé un vide : celui d'espaces où se fabriquait, chaque nuit, une culture urbaine partagée.

Les autres formations et la relève

Autour du Star Band et de l'Orchestra Baobab gravitait une constellation d'orchestres. Après la scission de 1970, d'anciens musiciens du Star Band formèrent le Star Number One, qui poursuivit l'aventure des grands ensembles de danse. À la fin de la décennie, c'est du Star Band que sortit Youssou N'Dour, qui lança le Super Étoile de Dakar — la formation qui allait imposer le mbalax moderne et changer l'histoire musicale du pays. Sa biographie, disponible sur ce site, raconte ce basculement.

D'autres musiciens de l'époque prirent des chemins singuliers : Thione Seck, chanteur de l'Orchestra Baobab à ses débuts, fonda ensuite Raam Daan et devint l'une des grandes voix du mbalax — sa biographie retrace son parcours ; Laye Mboup, griot et chanteur du Baobab, était passé par l'Ensemble instrumental du Théâtre national Daniel Sorano — signe de la circulation permanente entre les institutions culturelles publiques et les orchestres privés.

Cette continuité explique la densité de la scène sénégalaise : les musiciens ne se contentaient pas d'un seul genre. Ils passaient de la salsa au folklore, du club au théâtre, de l'orchestre au studio — et cette polyvalence est encore aujourd'hui une marque de fabrique des artistes du pays.

Un son métis, une identité sénégalaise

Ce qui rend cette musique irremplaçable, c'est son métissage. Dans l'orchestre se croisent :

  • la mélancolie créole de Casamance, d'où viennent Rudy Gomis et Balla Sidibé ;
  • la rumba congolaise et le lyrisme mandingue ;
  • les prières et chants religieux de la tradition musulmane ;
  • le folklore wolof ;
  • le rhythm'n'blues et le jazz américains ;
  • le son cubain, matrice rythmique de tout l'ensemble ;
  • les mornas du Cap-Vert, dont les marins et musiciens ont laissé l'empreinte à Dakar.

Les soli de guitare de Barthélémy Attisso illustrent une modernité inédite dans la musique sénégalaise ; ses pédales d'effet, ses phrasés inspirés du Congolais Docteur Nico, du Guinéen Sékou Diabaté et de la pop internationale ouvrent une voie que suivront tous les guitaristes sénégalais.

Formation pluriethnique et cosmopolite — Togolais, Casamançais, Wolofs, Maliens, Nigérians, Marocains —, l'Orchestra Baobab définit l'essence d'une musique sénégalaise moderne, au même titre que le Star Band dont il est issu.

Du dance-hall au mbalax

L'âge d'or des orchestres s'achève à la fin des années 1970 et au début des années 1980, sous l'effet de plusieurs mutations :

  • l'arrivée du mbalax moderne, porté par Youssou N'Dour et le Super Étoile, qui met les percussions traditionnelles (sabar, tama) au premier plan et parle directement en wolof à un public jeune ;
  • l'essor des groupes de quartier et la professionnalisation du rap, qui deviendra le deuxième genre du pays ;
  • la crise économique des années 1980, qui fragilise les clubs et les orchestres ;
  • l'évolution des goûts et des technologies : cassettes, radios libres, puis disques compacts.

Les grands orchestres ne disparaissent pas : ils se transforment. Certains musiciens rejoignent les groupes de mbalax, d'autres poursuivent en solo, d'autres encore s'exilent. Le Star Band et le Baobab laissent un répertoire, une façon de jouer, une école du direct — et une leçon : la musique sénégalaise s'est construite en absorbant le monde, sans jamais perdre son ancrage.

Pour comprendre la suite — du mbalax au rap — nos articles sur la musique sénégalaise, sur le mbalax et sur le rap sénégalais prolongent cette histoire.

Les héritiers et la mémoire

La mémoire de cet âge d'or est aujourd'hui vivante :

  • des rééditions et compilations ont fait redécouvrir les enregistrements des années 1970 à un public mondial ;
  • l'Orchestra Baobab, reformé, continue de tourner et remplit des salles en Europe, aux États-Unis et en Afrique ;
  • les collectionneurs de vinyles sénégalais — et les labels spécialisés — ont fait de ces disques des objets de culte ;
  • des artistes contemporains samplent, citent ou réinterprètent ce répertoire ;
  • des travaux universitaires documentent l'histoire des orchestres, des clubs et des réseaux musicaux de l'époque.

Pour la jeune génération, cette musique représente une découverte : celle d'un Dakar cosmopolite, élégant et dansant, dont les clubs étaient fréquentés par des écrivains, des cinéastes et des musiciens du monde entier — un Dakar qui a nourri ce que l'on appelle aujourd'hui le « moment créatif » de la ville.

Ce moment mérite d'être souligné : dans les mêmes années où l'Orchestra Baobab jouait rue Jules Ferry, Dakar vivait une effervescence intellectuelle et artistique remarquable — université en construction, cinéma naissant autour d'Ousmane Sembène, théâtre national en plein essor, littérature de la négritude, presse culturelle active. Les clubs n'étaient pas des lieux à part : ils faisaient partie d'un même écosystème créatif, où se croisaient musiciens, écrivains, cinéastes, plasticiens et étudiants. C'est cette densité — et non seulement le talent individuel — qui explique la qualité de la production musicale de l'époque. Comprendre cet âge d'or, c'est donc comprendre une ville, une époque et une génération qui ont fait de Dakar l'une des capitales culturelles du continent.

FAQ

Qu'est-ce que le Star Band de Dakar ?

Un orchestre sénégalais fondé en 1960 par Ibra Kassé, qui se produisait au Club Miami, dans la Médina à Dakar. Véritable école de la musique moderne sénégalaise, il a vu passer la plupart des grands musiciens du pays et a introduit les répertoires folkloriques dans les danses modernes.

Quand l'Orchestra Baobab a-t-il été créé ?

En 1970. Plusieurs personnalités et hommes d'affaires montent le Club Baobab, au 44 rue Jules Ferry à Dakar, et recrutent des musiciens issus du Star Band et du Club Miami — dont le guitariste togolais Barthélémy Attisso et les chanteurs casamançais Balla Sidibé et Rudy Gomis.

Quelle musique jouaient ces orchestres ?

Un répertoire très hétérogène : son cubain, rumba congolaise, jazz, tango, variété française, mornas du Cap-Vert, chanson arabe, auxquels s'ajoutent les folklores sénégalais — wolof, casamançais, mandingue — adaptés aux danses modernes.

Qui sont les musiciens marquants de l'Orchestra Baobab ?

Barthélémy Attisso (guitare et arrangements), Balla Sidibé et Rudy Gomis (chant), Laye Mboup (chant, mort en 1974), Medoune Diallo, Ndiouga Dieng, Thione Seck (chant), Issa Cissokho (saxophone, chef d'orchestre à partir de 1971), Charles Ndiaye (basse), Mountaga Koite (batterie), Latfi Ben Jelloun (guitare rythmique), Peter Udo (clarinette).

Quels albums ont marqué cette période ?

L'Orchestra Baobab a publié une série de cinq albums en 1975 sur le label Disques Buur, enregistrés lors d'une session marathon, puis deux albums au Jandeer Night Club (dont Ndeleng Ndeleng). Le Star Band a également enregistré plusieurs volumes documentant sa mutation vers les répertoires sénégalais.

Pourquoi cette époque est-elle appelée l'âge d'or ?

Parce qu'elle concentre une effervescence unique : clubs prestigieux, orchestres de dix à quinze musiciens, enregistrements abondants, public cosmopolite, métissage musical inédit — et parce qu'elle a produit un répertoire qui reste une référence pour les musiciens sénégalais d'aujourd'hui.

Comment l'âge d'or des orchestres a-t-il pris fin ?

Sous l'effet de plusieurs mutations : l'arrivée du mbalax moderne porté par Youssou N'Dour, l'essor des groupes de quartier et du rap, la crise économique des années 1980 qui fragilise les clubs, et l'évolution des goûts et des technologies.

Où écouter cette musique aujourd'hui ?

Dans les rééditions et compilations des albums des années 1970, sur les plateformes de streaming, lors des concerts de l'Orchestra Baobab toujours actif, dans les festivals de world music, et chez les collectionneurs de vinyles sénégalais.

En résumé

L'âge d'or des orchestres sénégalais — du Star Band fondé en 1960 au Club Miami, à l'Orchestra Baobab né en 1970 au 44 rue Jules Ferry — représente l'un des moments les plus créatifs de l'histoire musicale africaine. En mêlant son cubain, rumba congolaise, jazz, morna, folklore wolof et casamançais, ces formations ont inventé une musique sénégalaise moderne, formé des générations de musiciens et préparé l'avènement du mbalax. Leur héritage — un répertoire mythique, une école du direct, des disques redevenus cultes et une manière unique de mêler le monde à l'Afrique — continue d'irriguer la scène dakaroise et la world music, et reste une référence pour tout musicien sénégalais.