Histoire

La charte du Mandé

  • Par Rédaction Heritage Sénégal
  • Mis à jour le 3 novembre 2026
  • 15 min de lecture
La charte du Mandé

TL;DR

  • La charte du Mandé est une transcription : elle fixe par écrit un contenu de tradition orale attribué au règne de Soundiata Keïta, fondateur de l'empire du Mali.
  • Deux versions coexistent : le Serment des chasseurs (daté de 1222, sept chapitres) et la Charte de Kouroukan Fouga (datée de 1236, quarante-quatre articles).
  • Elle proclame sept « paroles » : « une vie est une vie », « le tort demande réparation », « pratique l'entraide », « la faim n'est pas une bonne chose, l'esclavage non plus ».
  • Sa transcription est récente : elle résulte de travaux menés depuis les années 1960 auprès des griots, puis d'un atelier à Kankan en 1998.
  • L'UNESCO l'a inscrite en 2009 au patrimoine culturel immatériel ; le Mali l'a classée dans son patrimoine national en 2011.
  • Son authenticité est contestée par plusieurs universitaires, qui y voient pour partie une reconstruction contemporaine : un débat qu'il faut connaître pour la lire honnêtement.

On entend souvent dire que la charte du Mandé est « la plus ancienne déclaration des droits de l'homme ». La formule est belle, elle circule beaucoup, et elle demande à être maniée avec précaution — parce que le texte dont on parle n'est pas un parchemin retrouvé dans une bibliothèque, mais la mise par écrit, très récente, d'une parole transmise oralement pendant des siècles.

Cela ne lui retire rien. Cela change la façon de la lire. Voici ce que dit la charte, d'où elle vient, ce qu'elle a de solide et ce qui fait débat.

Un texte que personne n'a lu au XIIIe siècle

La charte du Mandé — en malinké Manden siguikan — appartient à l'histoire de l'empire du Mali, cet ensemble politique né au XIIIe siècle dans la région du haut Niger, dont Soundiata Keïta (vers 1190-1255) est la figure fondatrice.

Selon la tradition, après sa victoire sur Soumaoro Kanté à Kirina, Soundiata Keïta réunit les peuples du Mandé à Kouroukan Fouga, une plaine de la région de Kangaba, et y proclame une série de règles destinées à organiser la vie commune : droits des personnes, interdiction de l'esclavage, entraide, respect des aînés, protection des étrangers, gestion des conflits.

Point crucial : ce texte n'a pas été rédigé à l'époque. Il n'existe aucun manuscrit daté de 1236 contenant ces articles. Ce qui existe, c'est une tradition orale, portée par des griots dépositaires de l'histoire mandingue, transmise de génération en génération, et mise en forme par des lettrés et des chercheurs contemporains.

C'est pourquoi il faut distinguer deux choses : le contenu — des principes que les sociétés mandingues reconnaissent comme anciens et fondateurs — et le texte — une composition écrite dont l'histoire est documentée, et beaucoup plus récente.

Deux versions, deux dates

L'historiographie distingue deux textes, issus des travaux menés à partir des années 1970 par Wa Kamissoko et Youssouf Tata Cissé.

Deux textes, une même matrice orale
La charte du Mandé
  • Le Serment des chasseursdaté de 1222, sept chapitres
  • La Charte de Kouroukan Fougadatée de 1236, quarante-quatre articles
  • Le rapport entre les deuxle premier discours aurait inspiré le second
  • Le nom actuelle Serment des chasseurs est rebaptisé « charte du Mandé » en 2007

Le Serment des chasseurs (ou Serment des sages) est daté de 1222 et comporte sept chapitres. Il est associé à la confrérie des chasseurs, ces spécialistes de la guerre et de la brousse qui occupent une place centrale dans la société mandingue.

La Charte de Kouroukan Fouga est datée de 1236 et comporte quarante-quatre articles. Elle aurait été solennellement proclamée le jour de l'intronisation de Soundiata Keïta comme empereur du Mali.

Les deux textes ne s'opposent pas : selon les transcripteurs, le premier discours aurait inspiré le second. Mais ils n'ont ni la même longueur, ni la même origine corporative, ni exactement la même portée. Les confondre — ce que font beaucoup de présentations rapides — revient à mélanger deux documents distincts sous un titre unique.

Ce que dit le texte

La charte s'ouvre par un préambule adressé « aux douze parties du Monde et au nom du Mandé tout entier ». Suivent sept « paroles », qui fonctionnent comme les entêtes d'autant d'articles :

  • « Une vie est une vie. »
  • « Une vie n'est pas plus ancienne ni plus respectable qu'une autre vie, de même qu'une autre vie n'est pas supérieure à une autre vie. »
  • « Que nul ne s'en prenne gratuitement à son voisin, que nul ne cause du tort à son prochain, que nul ne martyrise son semblable. »
  • « Le tort demande réparation. »
  • « Pratique l'entraide. »
  • « Veille sur la patrie. »
  • « La faim n'est pas une bonne chose, l'esclavage n'est pas non plus une bonne chose. »

Et cette précision, qui est peut-être la plus frappante du texte : « La guerre ne détruira plus jamais de village pour y prélever des esclaves ; c'est dire que nul ne placera désormais le mors dans la bouche de son semblable pour aller le vendre ; personne ne sera non plus battu au Mandé, a fortiori mis à mort, parce qu'il est fils d'esclave. »

S'y ajoute enfin : « Chacun est libre de ses actes, dans le respect des interdits des lois de sa patrie. »

Selon les transcripteurs de la charte, on trouverait dans ce corpus les notions de respect de la vie humaine, de droit à la vie, de sécurité alimentaire, de paix sociale dans la diversité, d'égalité et de non-discrimination, de liberté individuelle, de liberté d'expression, de justice, d'équité et de solidarité.

Une remarque de méthode : ces formulations sont celles du texte transcrit, en français, à partir de récits oraux. Le vocabulaire du XIIIe siècle n'était évidemment pas celui des droits de l'homme moderne ; la traduction, elle, porte la marque de son époque — la nôtre.

D'où vient la transcription

L'histoire du texte est une histoire de collecte, et elle est étonnamment récente.

1949 : le lettré guinéen Souleymane Kanté publie une compilation de 130 règles juridiques qu'il date de 1236 et situe à « Kurukan Fuga ».

1960 : Djibril Tamsir Niane publie Sunjata ou l'épopée mandingue, traduction française d'un récit oral produit par Mamadou Kouyaté, qui évoque la construction d'un corpus juridique à « Koroukan fouga ». Ce livre fait connaître l'épopée au monde francophone.

Années 1970-1990 : Wa Kamissoko transmet à Youssouf Tata Cissé un récit détaillé de la fondation, qui donnera Le Testament de Sunjata puis Le Serment des chasseurs.

1998 : à l'occasion d'un atelier sur la collecte et la sauvegarde du patrimoine oral africain, organisé à Kankan (Guinée) par l'Agence de la Francophonie et le CELTHO, Siriman Kouyaté compose un texte de 44 articles à partir de plusieurs récits oraux, qu'il date de 1236.

2007 : le Serment des chasseurs est rebaptisé « charte du Mandé ».

Autrement dit : le document que l'on cite aujourd'hui comme « la charte de 1236 » a été rédigé à la fin des années 1990, à partir d'une tradition orale dont la profondeur historique est réelle mais dont la mise en forme écrite est contemporaine.

Reconnaissance internationale et classement national

En 2009, l'UNESCO inscrit la charte du Mandé, proclamée à Kouroukan Fouga, au patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Cette reconnaissance a considérablement accru sa notoriété, en Afrique de l'Ouest comme ailleurs.

Le 16 mars 2011, le gouvernement malien adopte en Conseil des ministres un projet de décret portant classement de la charte du Mandé dans le patrimoine culturel national.

Cette double reconnaissance a un effet concret : elle fait de la charte un argument. Dans les débats ouest-africains sur l'esclavage, la servitude héréditaire et les discriminations, son ancienneté supposée est mobilisée comme une preuve que ces pratiques étaient déjà condamnées par les sociétés locales avant les abolitions coloniales. C'est un usage politique et moral du texte, qui n'est pas sans force — mais qui repose sur une datation contestée.

La controverse : le texte est-il authentique ?

C'est la partie de l'histoire qu'on ne peut pas éviter, et qu'il serait malhonnête de passer sous silence.

L'authenticité de la charte est contestée par deux universitaires, l'anthropologue Jean-Loup Amselle et l'historien Francis Simonis, qui estiment qu'il s'agit d'une reconstruction contemporaine, inspirée par l'idéologie afrocentriste.

Francis Simonis estime que « l'invention de la charte, au sens que les archéologues donnent à ce terme, date en effet de mars 1998 » — la date de l'atelier de Kankan — et que l'UNESCO a classé, sans expertise scientifique ou historique approfondie, un texte qui ne lui a pas été communiqué, en amalgamant deux versions concurrentes.

Jean-Loup Amselle ajoute que comparer la charte de Kouroukan Fouga au Bill of Rights ou à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen n'a pas grand sens : cette charte ne marque en aucune façon le surgissement d'un soulèvement contre une monarchie absolue, ni une préoccupation relative aux droits de l'individu au sens moderne.

D'autres historiens contestent cette sévérité et soulignent que les traditions orales sont des sources légitimes, que l'absence de manuscrit ne signifie pas absence de normes, et que les sociétés mandingues disposaient effectivement de corpus juridiques transmis par des spécialistes.

Que retenir de ce débat ?

Premièrement, que la datation au XIIIe siècle est une datation de tradition, pas une datation documentaire. Un récit transmis oralement peut conserver des éléments très anciens — noms, généalogies, règles — et se transformer considérablement en route.

Deuxièmement, que la mise par écrit est récente et située. Elle porte la trace des préoccupations de ses transcripteurs, notamment celle de montrer une Afrique porteuse d'une pensée juridique ancienne.

Troisièmement, que l'ancienneté n'est pas nécessaire à la valeur. Une charte fixée en 1998 à partir de récits anciens reste un document précieux sur les valeurs que les sociétés mandingues se reconnaissent — même si elle ne prouve pas ce qu'on lui fait parfois prouver.

Ce que la charte ne dit pas

Une lecture rigoureuse doit aussi noter les absences.

Elle ne décrit pas d'institution. Aucune des sept paroles retenues ne dit comment on juge, qui juge, ni comment on applique la réparation du tort. La charte énonce des principes, pas une procédure — et pourtant, les sociétés mandingues avaient bien des institutions de règlement des conflits, fondées sur les lignées, les conseils d'anciens et la médiation des griots.

Elle ne fixe pas de droits individuels à la manière moderne. L'égalité qu'elle proclame est une égale dignité des vies, non le droit de chaque individu à contester l'autorité. C'est précisément l'argument de Jean-Loup Amselle quand il refuse de la comparer à une déclaration des droits de l'homme du XVIIIe siècle.

Elle ne parle pas explicitement des femmes, des enfants, ni de l'environnement dans les paroles rapportées par les transcripteurs — alors que d'autres versions de la tradition mandingue comportent des articles sur la protection des personnes vulnérables, la gestion des terres ou les relations entre groupes.

Elle ne dit rien de l'esclavage dans sa dimension économique. Les paroles retenues condamnent la guerre de capture et la vente, ce qui est considérable ; elles ne décrivent pas les mécanismes sociaux de la servitude, qui ont longtemps subsisté dans la région, et dont l'abolition réelle est un processus long et complexe.

Ces absences n'invalident pas le texte : elles rappellent simplement qu'une charte n'est pas un code, et que l'histoire des sociétés se lit dans ce qu'elles écrivent comme dans ce qu'elles laissent implicite.

Pourquoi elle compte au Sénégal et dans le Mandé

Le Mandé n'est pas un souvenir lointain : c'est un espace culturel vivant, qui couvre une partie du Mali, de la Guinée, du Sénégal oriental, de la Gambie et de la Guinée-Bissau, uni par la langue mandingue et par des institutions sociales partagées.

La charte s'inscrit dans cet ensemble aux côtés d'autres institutions qui, elles, sont indéniablement anciennes et toujours actives.

Le cousinage à plaisanterie — ces relations de taquinerie rituelle entre groupes, familles ou communautés — fonctionne comme un mécanisme de régulation sociale extrêmement efficace, qui désamorce les conflits en les transformant en joutes verbales.

La griotique — le rôle des griots comme dépositaires de la mémoire, généalogistes, conseillers et médiateurs — est le vecteur même de la transmission dont la charte est issue.

Le Kankourang, rite d'initiation mandingue pratiqué en Casamance, relève du même fonds culturel, avec une fonction de régulation sociale et d'éducation des jeunes générations.

Rapprocher la charte de ces institutions permet de comprendre ce qu'elle est réellement : un énoncé de valeurs sociales, pas un code juridique au sens moderne. Les sociétés mandingues n'ont pas attendu le XIIIe siècle pour régler les conflits, protéger les étrangers ou condamner les abus ; elles l'ont fait avec des outils qui leur étaient propres, et la charte en propose une formulation synthétique.

Lire la charte aujourd'hui : trois principes

Accepter la source orale pour ce qu'elle est. Une tradition orale n'est pas un faux : c'est un mode de transmission différent, avec ses forces (mémoire collective, réactivation rituelle) et ses faiblesses (variantes, remaniements). La traiter comme un document d'archives est une erreur ; la traiter comme un mythe sans contenu est une autre erreur.

Distinguer les versions. Le Serment des chasseurs et la Charte de Kouroukan Fouga ne disent pas exactement la même chose, et les transcriptions successives diffèrent. Citer « la charte » sans préciser de quelle version on parle, c'est s'exposer à des raccourcis.

Éviter l'anachronisme — dans les deux sens. On ne peut pas lire la charte comme un texte de droits de l'homme du XXIe siècle. Mais on ne peut pas non plus lui dénier toute portée normative au motif qu'elle n'emploie pas notre vocabulaire.

Deux versions, deux usages
CritèreSerment des chasseursCharte de Kouroukan Fouga
Date attribuée12221236
Nombre de chapitres744 articles
Milieu d''origineConfrérie des chasseursCour de Soundiata Keïta
TranscriptionRécits de Wa Kamissoko, édités par Y. T. CisséTravaux de Siriman Kouyaté (1998)
Usage contemporainRéférence morale et rituelleArgument abolitionniste et patrimonial

Le nom « charte du Mandé » désigne aujourd''hui le Serment des chasseurs depuis 2007.

FAQ

Qu'est-ce que la charte du Mandé ?

La mise par écrit d'une tradition orale mandingue attribuée au règne de Soundiata Keïta (vers 1190-1255), fondateur de l'empire du Mali, et présentée comme un corpus de règles de vie commune.

Quand a-t-elle été proclamée ?

Selon la tradition, la Charte de Kouroukan Fouga aurait été proclamée en 1236, lors de l'intronisation de Soundiata Keïta, et le Serment des chasseurs daterait de 1222.

Existe-t-il un manuscrit ancien de la charte ?

Non. Aucun manuscrit daté du XIIIe siècle ne contient ces articles. Le texte a été mis en forme à partir de récits oraux, notamment lors d'un atelier à Kankan en 1998.

Que dit la charte sur l'esclavage ?

Elle affirme que « la faim n'est pas une bonne chose, l'esclavage n'est pas non plus une bonne chose » et interdit de faire la guerre pour prélever des esclaves. C'est l'un des passages les plus cités du texte.

Pourquoi l'UNESCO l'a-t-elle inscrite ?

En 2009, l'UNESCO l'a inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, reconnaissant sa valeur comme référence des sociétés mandingues en matière de droits fondamentaux.

La charte est-elle authentique ?

Son contenu s'appuie sur une tradition orale réelle, mais sa transcription écrite est récente (fin des années 1990). Plusieurs universitaires contestent la datation de 1236 et y voient une reconstruction partielle.

Qu'est-ce que Kouroukan Fouga ?

Une plaine de la région de Kangaba, au Mali, où la tradition situe la proclamation de la charte par Soundiata Keïta.

Quel rapport avec le Sénégal ?

Le Mandé est un espace culturel qui déborde les frontières : langue mandingue, griots, cousinage à plaisanterie et rites comme le Kankourang en Casamance relèvent du même fonds.

En résumé

La charte du Mandé est l'un des textes les plus cités d'Afrique de l'Ouest, et l'un des plus mal compris. Son contenu — l'égale dignité des vies, la réparation du tort, l'entraide, la condamnation de l'esclavage — appartient à une tradition orale mandingue ancienne, attribuée à Soundiata Keïta. Sa forme écrite, en revanche, est récente : elle résulte de collectes menées depuis les années 1960 et d'un atelier tenu à Kankan en 1998. Inscrite par l'UNESCO en 2009, classée au patrimoine national malien en 2011, elle est devenue une référence morale et un argument politique, tandis que son authenticité fait l'objet d'un débat scientifique ouvert. La lire honnêtement, c'est tenir les deux bouts : reconnaître la profondeur de la parole qu'elle transmet, et assumer la jeunesse du document qui la porte.

Pour prolonger, lire nos articles sur le Fouta-Toro et l'invention de la démocratie, l'empire du Djolof, les griots du Sénégal, le Kankourang et les contes et proverbes sénégalais.