La photographie sénégalaise : Mama Casset, Oumar Ly et les maîtres du studio

Par Rédaction Heritage Sénégal••Mis à jour le 6 octobre 2026•14 min de lecture
La photographie sénégalaise : Mama Casset, Oumar Ly et les maîtres du studio

Une école du portrait née dans les studios de Dakar

Il existe au Sénégal un trésor largement méconnu : des dizaines de milliers de portraits en noir et blanc, réalisés entre les années 1950 et 1980 dans les studios de la Médina, de Saint-Louis ou de Podor. Des femmes en boubou brodé, des élégants au regard fixe, des familles alignées sur une natte, des mariés, des nouveau-nés, des travailleurs endimanchés. Ces images, longtemps oubliées, sont aujourd'hui considérées comme l'une des grandes écoles photographiques africaines — au même titre que les studios de Bamako ou de Kinshasa.

Ce patrimoine doit beaucoup à quelques noms : Mama Casset, Salla Casset, Oumar Ly, Meïssa Gaye, Mix Gueye, Adama Sylla et quelques autres. Tous ont inventé, dans le cadre contraint du studio ou du village, une manière unique de photographier les Sénégalais — digne, théâtrale, tendre. Voici l'histoire de ces maîtres et de leur héritage.

Mama Casset, le maître de la Médina

Mama Casset naît en 1908 à Saint-Louis du Sénégal, dans une famille aisée, avant que les siens ne s'installent à Dakar en 1918. À douze ans, il devient l'assistant d'un ami de son père, le photographe français Oscar Lataque — première rencontre avec un métier qui ne le quittera plus. Après ses études primaires, il est embauché par Tennequin au Comptoir Photographique de l'A.O.F., puis s'engage dans l'armée de l'air française, où il réalise de nombreuses photographies aériennes et des reportages à travers l'Afrique francophone.

De retour à la vie civile après la Seconde Guerre mondiale, il ouvre son propre studio, « African Photo », dans la Médina de Dakar. Le succès est immédiat. Mama Casset photographie aussi bien la bourgeoisie dakaroise que les gens ordinaires, toujours avec des Leica et en noir et blanc. Sa deuxième épouse devient sa muse et son principal modèle.

Une esthétique qui a fait école

Le style de Mama Casset est reconnaissable entre tous : peu d'éléments de décor, une mise en scène très structurée des personnages, un usage fréquent de la diagonale, la mise en avant de l'expression du corps, la position des mains, l'intensité du regard, l'importance donnée au costume et un cadre serré. Regarder une photographie de Mama Casset, écrivent ses commentateurs, c'est sentir « les lourds parfums, le rire rentré ou la tristesse profonde, la force de caractère ou sa faiblesse, la sensualité ».

Cette manière de faire a durablement marqué la photographie sénégalaise : elle constitue, à proprement parler, une école.

Une fin tragique pour une œuvre

Mama Casset perd la vue dans les années 1980 et cesse alors toute activité. Il meurt à Dakar en 1992. Quelques années plus tôt, en 1984, l'incendie de son laboratoire avait détruit une grande partie de ses archives. Une perte immense pour le patrimoine visuel du Sénégal — et une leçon sur l'urgence de conserver et de numériser les fonds photographiques du pays.

Salla Casset et les autres pionniers

Salla Casset (1910-1974), frère cadet de Mama, né à Saint-Louis comme lui, suit son exemple et se consacre lui aussi principalement aux portraits. Les deux frères forment à eux seuls une part essentielle de la photographie sénégalaise des débuts.

Autour d'eux gravitent d'autres figures, souvent moins connues du grand public mais tout aussi importantes : Meïssa Gaye, Mix Gueye, Adama Sylla, Alioune Diouf, Doro Sy et Doudou Diop. Tous ont tenu des studios, formé des apprentis, photographié des générations de familles.

Ces noms ont été réunis dans un ouvrage devenu référence, publié par la revue Revue Noire en 1998 sous le titre Mama Casset : les précurseurs de la photographie au Sénégal — 1950, dirigé par Jean-Loup Pivin. C'est ce travail de recherche et d'édition qui a sorti ces photographes de l'oubli et donné à la photographie sénégalaise sa place dans l'histoire de l'art africain.

Oumar Ly, le portraitiste de brousse

Autre grand nom de cette histoire : Oumar Ly, né en 1943 à Podor, dans le nord du Sénégal, où il a vécu et travaillé toute sa vie. Rien ne prédestinait ce fils de marabout au métier de photographe : c'est au hasard d'une rencontre avec un militaire français qu'il découvre la photographie. Très vite, le jeune Ly achète son premier appareil.

En 1963, il ouvre le studio Thioffy à Podor. Il commence par de simples clichés d'identité, puis les villageois de la région — qui découvrent alors la photographie — l'invitent à venir réaliser les portraits de famille dans les villages. C'est là que naît son œuvre : les fameux « Portraits de brousse ».

Le génie de la mise en scène

Oumar Ly photographie en extérieur, dans des conditions improvisées, et bricole ses décors avec un instinct remarquable. Une natte de paille tressée sert de fond pour isoler le sujet du paysage ; un homme déploie les bras pour tendre son large boubou comme un rideau ; la portière blanche de sa 2CV fait office de paravent. « À la manière de certaines représentations de Madone de la Renaissance », note la critique, le photographe rompt la perspective et fait tenir le sujet principal devant un fond tendu entre le paysage et l'objectif. Un tabouret, un seau en plastique, le grain d'un mur de pisé suffisent à composer un décor.

Ses archives constituent aujourd'hui une richesse patrimoniale considérable, mise en valeur par l'association Marie-Louise & Fils. Oumar Ly a été redécouvert notamment grâce à la journaliste et commissaire d'exposition Frédérique Chapuis, qui lui a consacré un livre et des expositions — faisant de ce photographe de village l'un des artistes sénégalais les plus exposés à l'international.

Du regard colonial au studio africain

Pour mesurer ce que ces photographes ont accompli, il faut se souvenir de ce qui les précédait. Les premières photographies du Sénégal, prises à l'époque coloniale, relèvent largement d'une perspective ethnographique : on photographie des « types », des groupes, des villages, pour documenter, classer, administrer. Le sujet est un objet d'étude, rarement un individu qui se présente lui-même.

Avec les studios africains, tout change. Le photographe est un voisin, un artisan de quartier ; le client choisit sa pose, sa tenue, son fond ; la photographie devient un rite social — celui par lequel on affirme sa dignité, son élégance, son appartenance. Le portrait de studio est un théâtre consenti, où l'on se donne la meilleure version de soi-même.

Ce basculement est l'un des grands moments de l'histoire culturelle du continent : la photographie cesse d'être un instrument de description pour devenir un acte d'affirmation de soi. C'est dans ce mouvement que s'inscrivent les images de Mama Casset et d'Oumar Ly, mais aussi les portraits de famille que l'on retrouve encore aujourd'hui accrochés dans les salons sénégalais.

L'âge d'or du studio de quartier

Des années 1950 aux années 1980, le studio photographique est une institution du quartier. On s'y rend pour :

  • les photos d'identité — le pain quotidien du photographe ;
  • les portraits de famille, souvent à l'occasion d'une naissance, d'un retour au village ou d'une promotion ;
  • les mariages et les baptêmes, où le photographe suit la cérémonie et compose des images de groupe très codifiées ;
  • les fêtes religieuses, comme la Tabaski, dont les images témoignent de l'importance sociale ;
  • les portraits d'élégance, où le client vient montrer son nouveau boubou, son bijou, sa coiffure.

Le studio est un espace de mise en scène : un fond peint ou tendu, une chaise, parfois un objet symbolique, une lampe. Le photographe dirige, corrige la pose, ajuste le col, demande un sourire ou un regard grave. Le résultat n'est pas un document mais une image construite, destinée à être offerte, encadrée, transmise.

Cette fonction sociale explique la place que ces photographies occupent encore dans la mémoire des familles : elles sont souvent les seules images existantes d'un parent disparu, d'un village aujourd'hui transformé, d'un moment de joie collective.

Le travail invisible de la chambre noire

Derrière chaque portrait, il y a un travail que l'on ne voit jamais : celui du laboratoire. Développement des négatifs, tirage sur papier, retouche, vignettage, masquage — les photographes de studio étaient aussi des techniciens accomplis, capables de rattraper une ombre trop dure, d'éclaircir un visage ou de composer un fond dégradé.

Ce savoir-faire s'apprenait sur le tas, souvent en apprentissage chez un aîné : on commence par préparer les bains, on apprend à doser les révélateurs, puis on passe derrière l'appareil. Cette transmission par le geste explique la cohérence esthétique d'une génération entière de photographes sénégalais : formés les uns par les autres, ils partagent des réflexes communs — le cadrage serré, le fond sobre, la lumière travaillée.

Elle explique aussi la fragilité de ce patrimoine : sans laboratoire, sans négatifs conservés, sans tirages multiples, une œuvre peut disparaître en une nuit. C'est exactement ce qui est arrivé à une grande partie du fonds de Mama Casset.

Les femmes dans le studio

Autre dimension souvent négligée : la place des femmes. Elles sont omniprésentes dans ces images — comme clientes, comme modèles, comme muses. Mama Casset a fait de sa seconde épouse son principal modèle ; chez Oumar Ly, les portraits de femmes et de jeunes filles, parés pour un mariage ou un baptême, constituent une part essentielle du corpus.

Or ces photographies ont une portée documentaire considérable : elles montrent l'évolution des coiffures, des tissus, des bijoux, du maquillage et des codes de l'élégance féminine sénégalaise sur plusieurs décennies. Elles racontent aussi, en creux, la condition des femmes : qui pouvait se faire photographier, à quel moment de sa vie, avec quelle autonomie sur sa propre image — des questions qui font aujourd'hui l'objet de relectures critiques par les historiennes de l'art et les commissaires d'exposition.

La photographie sénégalaise aujourd'hui

L'héritage de ces pionniers irrigue la création contemporaine. Le Sénégal compte aujourd'hui une scène photographique dynamique, présente dans les biennales, les foires internationales et les grandes galeries — à l'image de Dakar, devenue l'une des capitales artistiques du continent.

Les photographes sénégalais contemporains travaillent sur l'identité, la mémoire coloniale, la mode, le portrait conceptuel et le documentaire social, souvent en dialogue avec les archives de leurs aînés. La photographie a par ailleurs partie liée avec les autres arts visuels du pays : le cinéma — dont l'histoire est racontée dans notre article sur le cinéma sénégalais —, le street art, exploré dans notre article sur Dakar et le street art africain, et la scène créative dakaroise dans son ensemble, que nous décrivons dans Dakar, berceau d'une révolution artistique africaine.

Soulignons un lien méconnu : Ousmane Sembène, le père du cinéma africain, a lui aussi pratiqué la photographie avant de passer à la caméra — une continuité entre l'image fixe et l'image en mouvement que l'on retrouve chez plusieurs artistes sénégalais. Sa biographie raconte ce parcours hors du commun.

Un patrimoine à sauver

La grande fragilité de ce patrimoine tient à sa matérialité : les négatifs sont rares, les tirages uniques, les archives dispersées. L'incendie du laboratoire de Mama Casset en 1984 a détruit une part irremplaçable de son œuvre ; d'autres fonds ont été perdus, abîmés par l'humidité ou jetés au moment de la fermeture des studios.

Depuis une vingtaine d'années, des initiatives de sauvegarde et de numérisation se multiplient, portées par des associations, des institutions culturelles, des fondations et des chercheurs. L'objectif est double : conserver les images et les rendre accessibles — aux familles, aux chercheurs, aux artistes et au grand public.

Ce travail rejoint la mission d'un musée culturel numérique comme le nôtre : faire circuler la mémoire. Ce que nous faisons pour les grandes figures du Sénégal ou pour le patrimoine historique du pays, ces photographes l'ont fait à leur manière : ils ont constitué, image après image, la mémoire visuelle du Sénégal.

Où voir ces photographies

Pour découvrir ces œuvres :

  • les expositions consacrées à la photographie africaine, en Afrique comme en Europe et aux États-Unis, où les portraits de Mama Casset, Oumar Ly et Salla Casset circulent régulièrement ;
  • les publications de Revue Noire, qui ont joué un rôle pionnier dans la redécouverte de ces fonds ;
  • les institutions culturelles sénégalaises : Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN), musées, centres culturels, bibliothèques et médiathèques de Dakar ;
  • les festivals et biennales — dont la Biennale de Dakar —, où la photographie occupe une place croissante ;
  • les archives familiales : la plus belle collection de photographies sénégalaises reste peut-être celle que conservent les familles, dans les albums et les cadres des salons.

FAQ

Qui est Mama Casset ?

Mama Casset (1908-1992) est l'un des précurseurs de la photographie au Sénégal. Né à Saint-Louis, formé dès l'âge de douze ans auprès d'un photographe français, il ouvre après la Seconde Guerre mondiale le studio « African Photo » dans la Médina de Dakar, où il réalise en noir et blanc, au Leica, des portraits de la bourgeoisie comme des gens ordinaires. Il perd la vue dans les années 1980.

Qui est Oumar Ly ?

Oumar Ly (né en 1943 à Podor) est un photographe sénégalais célèbre pour ses « Portraits de brousse ». Fils de marabout devenu photographe, il ouvre le studio Thioffy en 1963 et sillonne les villages du nord du Sénégal pour photographier les familles, avec des mises en scène improvisées (natte de paille, portière de 2CV, murs de pisé).

Qu'est-ce qui caractérise la photographie sénégalaise de cette époque ?

Le portrait en studio, en noir et blanc, avec une mise en scène très travaillée : décor minimal, cadre serré, importance du regard, des mains et du costume. C'est un art du portrait à la fois social et esthétique, qui affirme la dignité du sujet photographié.

Pourquoi ces photographes ont-ils été oubliés ?

Plusieurs raisons : les archives ont souvent disparu (incendie du laboratoire de Mama Casset en 1984, fermetures de studios, humidité), le travail des photographes de quartier n'était pas considéré comme de l'art, et aucune institution ne documentait systématiquement ces fonds. La redécouverte date des années 1990, notamment grâce à la revue Revue Noire.

Qu'est-ce que la revue Revue Noire a apporté ?

Fondée à Paris, Revue Noire a publié en 1998 un ouvrage de référence, Mama Casset : les précurseurs de la photographie au Sénégal, dirigé par Jean-Loup Pivin. Ce travail a fait connaître ces photographes, leur a donné une place dans l'histoire de l'art et a lancé un mouvement de sauvegarde.

Quelle est la différence entre la photographie coloniale et les studios africains ?

La photographie coloniale relève souvent d'une démarche ethnographique : elle documente des « types », des groupes, des villages, pour classer et administrer. Dans les studios africains, le client choisit sa pose, sa tenue et son fond : la photographie devient un rite social d'affirmation de soi.

Où peut-on voir des photographies de Mama Casset ou d'Oumar Ly ?

Dans les expositions consacrées à la photographie africaine (en Afrique, en Europe et aux États-Unis), dans les publications de Revue Noire, dans les institutions culturelles sénégalaises (IFAN, musées, centres culturels) et lors des festivals et biennales, notamment la Biennale de Dakar.

La photographie sénégalaise contemporaine est-elle vivante ?

Oui. Le Sénégal compte une scène photographique active, présente dans les biennales et les galeries internationales, qui travaille sur l'identité, la mémoire, la mode et le documentaire social, souvent en dialogue avec les archives des pionniers.

En résumé

La photographie sénégalaise possède une histoire propre, trop longtemps invisibilisée : celle des studios de quartier et des portraitistes de brousse qui, des années 1950 aux années 1980, ont construit une école du portrait unique. Mama Casset, Salla Casset, Oumar Ly, Meïssa Gaye, Mix Gueye, Adama Sylla et leurs confrères ont fait de la photographie un art de la dignité et de la mise en scène, avant d'être redécouverts grâce à la Revue Noire et à quelques passionnés. Leur héritage — menacé par la fragilité des archives — irrigue encore la création contemporaine et rappelle que la mémoire du Sénégal s'écrit aussi en images, portrait après portrait.