Une pionnière de l'université sénégalaise
Fatou Sow est née en 1940 à Dakar. Elle fait partie de la première génération de femmes sénégalaises à entrer à l'université après l'indépendance de 1960 : un petit nombre de étudiantes, dans un monde académique encore très majoritairement masculin, où les femmes qui poursuivaient des études longues étaient l'exception. Cette position de pionnière traverse toute son œuvre, car elle l'a conduite à poser une question que la recherche africaine ne traitait alors presque pas : où sont les femmes dans les sciences sociales ?
Elle soutient une thèse consacrée aux élites sénégalaises, puis poursuit ses recherches en sociologie. Ce premier objet d'étude est révélateur : en travaillant sur les élites, elle observe la reproduction des positions sociales, et se heurte à un angle mort — l'absence des femmes dans les analyses du pouvoir, du travail et de la famille.
Enseignante à l'université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, elle y forme des générations d'étudiant·es et y défend l'idée que le genre n'est pas un supplément d'âme des recherches sur la société, mais un axe d'analyse central.
Le genre comme champ de recherche
À la fin des années 1980, elle crée le programme d'enseignement du genre au Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique. C'est un geste structurant : il ne s'agit pas seulement d'écrire des articles, mais d'installer les études de genre dans les institutions africaines qui produisent la recherche, de former des chercheur·ses, de faire circuler des textes et de bâtir un réseau.
En 1999, elle organise le deuxième Congrès international des recherches féministes dans la francophonie. Ce type d'événement change l'échelle d'un champ scientifique : il fait dialoguer des chercheuses d'Afrique, d'Europe et d'Amérique du Nord, expose les travaux des chercheuses africaines à un public international et consolide des alliances académiques.
Du CODESRIA au CNRS
En 1993, Fatou Sow devient chargée de recherches au CNRS, à l'université Paris-Diderot, au sein du laboratoire « Société en développement dans l'espace et dans le temps », fondé par Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne de l'Afrique. Cette double inscription — Dakar et Paris — est une caractéristique de sa carrière : elle n'a pas quitté le terrain africain pour rejoindre la recherche française, elle a circulé entre les deux, en utilisant chaque institution pour renforcer l'autre.
Elle contribue ainsi à ancrer les questions de genre dans les institutions de recherche et les universités africaines, à faire connaître les associations de femmes africaines et leurs attentes, et à développer des partenariats avec des universités américaines. Ce travail d'institutionnalisation est invisible du grand public, mais il détermine ce qui sera enseigné, financé et publié vingt ans plus tard.
Féminisme, droit et sociétés musulmanes
Au-delà de l'université, Fatou Sow est engagée dans des réseaux internationaux. Elle est coordinatrice du réseau Femmes vivant sous lois musulmanes pour l'Afrique de l'Ouest, et du réseau Development Alternatives with Women for a New Era, qui intervient auprès des institutions internationales.
Cette double appartenance éclaire sa position intellectuelle : penser ensemble le genre, la religion et le droit, sans opposer mécaniquement émancipation et foi. Une grande partie des femmes d'Afrique de l'Ouest vivent sous des régimes de droit où le droit étatique, le droit coutumier et les normes religieuses se superposent. Analyser ces situations demande autre chose que des slogans : des enquêtes de terrain, une connaissance juridique précise et une attention aux stratégies réelles des femmes.
Ses ouvrages, dont Sexe, genre et société : engendrer les sciences sociales, rassemblent une partie de ce programme. Le titre dit l'ambition : il ne s'agit pas d'ajouter « les femmes » à des disciplines existantes, mais de transformer la manière dont les sciences sociales fabriquent leurs objets.
Un héritage institutionnel
L'apport de Fatou Sow se mesure moins à un livre unique qu'à un ensemble : des programmes d'enseignement, des réseaux, des générations formées, des collaborations internationales, et une légitimité acquise pour un champ de recherche longtemps marginalisé. Dans un pays où les débats sur les droits des femmes sont souvent ramenés à des controverses passionnées, son travail rappelle qu'il existe une autre voie : la recherche documentée, l'institutionnalisation patiente et la formation.
C'est cet héritage qui explique la place des études de genre dans les universités sénégalaises aujourd'hui, et la présence de chercheuses sénégalaises dans les grands réseaux internationaux de recherche sur les femmes.
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Fatou Sow
Sociologue sénégalaise née en 1940, pionnière des études de genre en Afrique : chercheuse à l'UCAD puis au CNRS, elle a fondé le réseau genre du CODESRIA.