Un instituteur devenu homme d'État
Né le 18 juillet 1910 à Khombole, dans la région de Thiès, Mamadou Dia suit l'école de la République et devient instituteur, l'un des rares métiers accessibles aux Africains lettrés de sa génération. Il enseigne à Saint-Louis, puis entre dans la vie politique par le syndicalisme enseignant et les mouvements de jeunesse qui, dans l'après-guerre, réclament l'égalité des droits et l'émancipation politique des Africains.
Membre du Bloc démocratique sénégalais aux côtés de Léopold Sédar Senghor, il devient l'un des cadres les plus respectés de la vie politique sénégalaise. En 1956, il est élu député à l'Assemblée nationale française, représentant le Sénégal.
Le premier gouvernement du Sénégal (1957-1960)
En mai 1957, dans le cadre de la loi-cadre Defferre, Mamadou Dia devient vice-président du Conseil de gouvernement du Sénégal, puis président du Conseil de gouvernement. Il est, à ce titre, le premier Sénégalais à exercer la réalité du pouvoir exécutif dans son pays, sous l'autorité du haut-commissaire représentant la France.
Le 4 avril 1960, avec l'indépendance, il devient président du Conseil du Sénégal, sous la présidence de la République de Léopold Sédar Senghor. Le jeune État se dote alors d'une architecture institutionnelle bicéphale : un président qui incarne la nation, un chef de gouvernement qui dirige l'action publique. Mamadou Dia est l'homme fort du dispositif quotidien.
Le plan de développement et la politique rurale
Mamadou Dia porte une vision : celle d'un développement planifié, rural, coopératif et volontariste, assez éloigné du libéralisme que d'autres préconisent. Il est l'artisan du premier plan de développement du Sénégal, ainsi que d'une politique d'animation rurale et de coopératives agricoles visant à transformer les campagnes sans abandonner les paysans aux mécanismes du marché.
Cette politique est conduite par des hommes qu'il choisit personnellement, formés et disciplinés. Cheikh Hamidou Kane, futur auteur de L'Aventure ambiguë, est nommé gouverneur de la région de Thiès, zone pilote du plan, avant de devenir Haut-Commissaire général au Plan.
L'ambition est immense ; les moyens, limités. L'agriculture sénégalaise dépend de l'arachide et du climat ; la sécheresse, la baisse des prix et l'exode des fonctionnaires vers les villes compliquent la tâche. Des tensions apparaissent avec les syndicats agricoles, avec une partie du monde musulman (les coopératives étant perçues comme un instrument de l'État), et surtout avec le président de la République.
La crise de décembre 1962
La rivalité institutionnelle entre le président Senghor et son chef de gouvernement culmine en décembre 1962. Mamadou Dia, qui défend une lecture parlementaire de la Constitution, tente d'obtenir une motion de censure contre une révision constitutionnelle qu'il juge dangereuse ; Senghor, de son côté, invoque la nécessité de renforcer l'autorité de l'État.
Le 17 décembre 1962, l'Assemblée nationale, dont les députés favorables à Senghor sont majoritaires, vote la censure du gouvernement. Mamadou Dia et ses principaux ministres sont arrêtés, accusés de tentative de coup d'État. Une nouvelle Constitution est adoptée en 1963, qui supprime le poste de président du Conseil : le Sénégal devient un régime présidentialiste, ce qu'il est resté pour l'essentiel jusqu'à aujourd'hui.
Treize ans de détention
Condamné, Mamadou Dia est détenu pendant treize années, à Dakar puis dans les régions. Cette longue captivité fait de lui une figure emblématique de la répression politique dans le Sénégal post-indépendance, mais aussi un mythe pour une partie de la jeunesse et de la gauche africaine.
Il ne cesse pas d'écrire : pendant sa détention, il rédige des textes politiques et des réflexions sur le développement, le socialisme et l'avenir du continent. Ses partisans y verront la preuve d'un homme d'État empêché, dont l'ambition réformatrice a été brisée par l'arbitrage du sommet de l'État.
La réhabilitation
Gracié en 1976, Mamadou Dia se retire de la vie politique active et se consacre à l'écriture, aux réflexions sur l'économie et au dialogue entre les générations. Il reçoit progressivement les honneurs d'une partie de la classe politique, qui reconnaît en lui un pionnier de la construction de l'État sénégalais.
Il meurt à Dakar le 25 janvier 2009, à 98 ans, entouré d'une reconnaissance nationale tardive mais réelle. Les hommages qui lui sont rendus disent la complexité de son destin : celui d'un homme qui a incarné le premier gouvernement du Sénégal indépendant, et qui a payé de sa liberté son désaccord avec le fondateur de la nation.
Un héritage controversé
Le bilan de Mamadou Dia fait débat. Ses défenseurs rappellent qu'il fut l'un des rares dirigeants africains de sa génération à avoir conçu une politique de développement rural cohérente et non dépendante de l'étranger, et qu'il a payé très cher son indépendance d'esprit. Ses détracteurs soulignent un style autoritaire, des ambiguïtés institutionnelles et une tentative de forcer la main à l'assemblée.
Ces débats sont eux-mêmes une richesse historique : ils rappellent que les premières années de l'indépendance sénégalaise furent traversées de conflits politiques intenses, dont les échos structurent encore la culture politique du pays.

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Mamadou Dia
Premier chef du gouvernement du Sénégal indépendant, Mamadou Dia fut l'artisan du premier plan de développement avant la crise de 1962 et treize ans de prison.