Une héritière libre
Mati Diop naît le 22 juin 1982 à Paris, dans une famille d'artistes sénégalais : son père est le musicien Wasis Diop, et son oncle, le cinéaste Djibril Diop Mambéty, a signé quelques-uns des films les plus importants du cinéma africain, dont Touki Bouki et Hyènes.
Elle grandit entre la France et le Sénégal, dans un environnement où la musique, le cinéma et les récits familiaux occupent une place centrale. Cette double appartenance traverse toute son œuvre, qui ne cesse d'interroger les liens entre l'Afrique et l'Europe, la mémoire et l'exil.
L'actrice
Mati Diop commence par le jeu. En 2008, elle incarne l'un des rôles principaux de 35 rhums, de la réalisatrice française Claire Denis — un film sur une famille afro-antillaise à Paris, très remarqué en France comme à l'étranger.
Cette expérience lui donne accès au cinéma d'auteur, mais elle choisit rapidement l'autre côté de la caméra.
Premiers films
En 2009, elle réalise Atlantiques, un moyen métrage tourné à Dakar, qui suit des jeunes hommes racontant leur traversée et leurs rêves d'Europe. Le film est présenté dans de nombreux festivals et impose un style : une caméra proche des corps, une attention extrême aux visages, une mélancolie sans pathos.
Suivent Big in Vietnam (2012), puis Mille Soleils (2013), documentaire consacré à son oncle Djibril Diop Mambéty et à la trace laissée par Touki Bouki — une manière de reprendre un héritage familial pour le transformer en question cinématographique.
Atlantique et le Grand Prix de Cannes
La consécration arrive en 2019 : son premier long métrage de fiction, Atlantique, est sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes. Le film raconte l'histoire d'Ada, une jeune femme de Dakar promise à un mariage arrangé, et de Souleiman, son amant disparu en mer, dont l'esprit revient hanter les normes de la ville et les projets immobiliers qui la transforment.
Le jury présidé par Alejandro González Iñárritu lui décerne le Grand Prix. Mati Diop devient la première réalisatrice noire à concourir dans la compétition officielle du Festival de Cannes, et l'une des rares cinéastes africaines récompensées dans un grand festival international.
Le film mêle réalisme social, documentaire et récit fantastique — les fantômes des migrants, les ouvriers bâtisseurs d'une tour, la jeunesse dakaroise, la spéculation foncière. Sa réussite tient à une chose rare : il refuse de choisir entre le politique et le poétique.
Dahomey et l'Ours d'or
En 2024, Mati Diop réalise Dahomey, un documentaire sur le retour au Bénin de vingt-six œuvres royales pillées par les troupes coloniales françaises en 1892 et restituées en 2021.
Le film ne se contente pas de filmer un événement : il donne la parole à une statue, interroge la valeur des objets déplacés, la mémoire des objets absents et la manière dont une société reçoit ce qui lui a été volé. Présenté en compétition à la Berlinale, Dahomey remporte l'Ours d'or en février 2024 — le premier pour un film africain dans l'histoire du festival.
La question du patrimoine africain est au cœur de son travail, ce qui relie son cinéma aux débats contemporains sur la restitution des œuvres d'art.
Une cinéaste de la mémoire
L'œuvre de Mati Diop se reconnaît à quelques obsessions : les migrations et leurs disparus, la mer comme tombeau et comme passage, les villes africaines en pleine mutation, la jeunesse qui cherche sa place, et les fantômes — au sens propre et figuré — que l'Europe et l'Afrique traînent derrière elles.
Son cinéma est politique sans être didactique, formel sans être hermétique. Elle filme souvent des corps en mouvement, des nuit, des lumières artificielles, des espaces en travaux — comme si le présent sénégalais était perpétuellement en chantier.
Reconnue sur la scène internationale, elle vit entre Paris et Dakar, et travaille régulièrement avec des équipes sénégalaises. Elle incarne une génération de cinéastes africains qui n'ont plus besoin de choisir entre le continent et le monde, entre l'art et l'engagement, entre l'héritage familial et la rupture.
Sa méthode est aussi singulière que son univers : peu de dialogues, beaucoup de silences, une lumière travaillée, des visages filmés au plus près. Elle refuse le commentaire explicatif et préfère confier au spectateur le soin de relier les indices. Cette exigence formelle explique que ses films, pourtant ancrés dans des réalités très concrètes — la migration, la dette, la restitution —, soient aussi des objets sensibles, presque oniriques, où les morts parlent aux vivants.
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Mati Diop
Grand Prix à Cannes en 2019 pour Atlantique et Ours d'or à Berlin en 2024 pour Dahomey, Mati Diop est une voix majeure du cinéma contemporain.