Une griotte du Sine
Yandé Codou Sène naît en 1932 à Somb, dans le Sine-Saloum, au cœur du pays sérère. Elle appartient à une société où la parole chantée est une institution : chez les Sérères comme dans les autres communautés du Sénégal, les griots conservent la mémoire des familles, célèbrent les naissances et les mariages, accompagnent les funérailles et rappellent à chacun son lignage.
Très tôt, elle chante lors des cérémonies villageoises. Sa voix, sa mémoire et sa connaissance des généalogies la font remarquer bien au-delà de sa région. Elle chante en sérère, en wolof et dans les langues de son terroir, et son répertoire puise dans les traditions du Sine.
La voix de Senghor
Yandé Codou Sène devient la griotte officielle du président Léopold Sédar Senghor. Le poète-président, lui-même d'origine sérère, entretient avec elle une relation singulière : elle chante ses louanges lors des cérémonies officielles, des visites d'État et des fêtes familiales, et devient l'une des figures familières du palais.
Cette proximité lui vaut une place à part dans l'histoire culturelle du Sénégal : elle est la voix qui accompagne les grands moments de la présidence de Senghor, et l'une des rares femmes à occuper une fonction de représentation aussi visible dans le pays.
L'art de la nomination poétique
Senghor a souvent été décrit comme le poète qui a repris, dans sa poésie, une technique propre aux griots : la « nomination poétique », cet usage du nom comme récit, comme éloge et comme mémoire — que l'on retrouve notamment dans son poème Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France, où il écrit « Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme ».
Yandé Codou Sène maîtrisait parfaitement cet art. Elle en a donné une démonstration mémorable lors des funérailles de Senghor, en 2001 : sa voix a accompagné l'adieu au poète-président, en nommant celui qui venait de mourir. Cette performance est restée dans la mémoire collective sénégalaise comme l'un des grands moments de la culture orale du pays.
La révélation tardive
Longtemps, Yandé Codou Sène reste une voix locale, connue des cercles avertis mais peu enregistrée. Sa carrière discographique commence étonnamment tard : en 1995, l'album Gaïndé, enregistré avec Youssou N'Dour, la fait découvrir à un large public ; la même année paraît Youssou N'Dour Presents Yandé Codou Sène, qui la présente à l'international.
En 1998, à 65 ans, elle enregistre son premier album personnel, Night Sky in Sine Saloum, salué par la critique. Sa voix ancestrale, ses mélodies sérères et son timbre profond séduisent un public bien au-delà du Sénégal — jusqu'aux scènes de world music européennes.
Youssou N'Dour n'a cessé de dire ce qu'il lui devait : pour le chanteur de mbalax le plus célèbre du pays, Yandé Codou Sène a été une source d'inspiration majeure, un lien direct avec la tradition sérère et la puissance du chant rituel.
Mossane et le cinéma
En 1996, elle prête sa voix au film Mossane de Safi Faye, premier long-métrage de fiction de la réalisatrice sénégalaise. Son interprétation — un chant évoquant les espaces ancestraux de la religion sérère — a été unanimement saluée par la critique et a contribué à faire connaître le film comme l'une des œuvres majeures du cinéma africain.
Ce passage au cinéma dit la porosité des arts au Sénégal : la musique, le cinéma et la mémoire rituelle s'y nourrissent mutuellement, comme le montre notre article sur le cinéma sénégalais de Sembène à Mati Diop.
La mémoire d'un monde sérère
Yandé Codou Sène appartient à une société — le pays sérère du Sine et du Saloum — dont les traditions spirituelles et cérémonielles comptent parmi les plus singulières du Sénégal. C'est là que se sont développés les rites du Ndut, du Tuur et du Lamane, et une cosmogonie étudiée par des générations de chercheurs. Les griottes y occupaient une fonction centrale : dépositaires des généalogies, elles connaissaient l'histoire des familles, les noms des ancêtres et les récits fondateurs des villages.
Chanter, dans ce contexte, n'est pas se produire : c'est transmettre. La voix de Yandé Codou Sène est ainsi une archive vivante, conservée oralement de génération en génération, dans un monde où les rites d'initiation et les forêts sacrées sont aujourd'hui menacés par l'urbanisation et l'extension des cultures.
La transmission menacée d'une mémoire orale
Son parcours rappelle un enjeu central pour le patrimoine sénégalais : la fragilité de la transmission orale. Les grands ensembles rituels — masques, chants, récits — reposent sur des personnes, non sur des archives. Quand une griotte disparaît sans successeur, c'est un répertoire entier qui s'éteint.
C'est pourquoi ses enregistrements tardifs ont une importance qui dépasse la musique : ils fixent, pour les générations futures, des mélodies et des textes qui n'avaient jamais été écrits. On peut y voir, à l'échelle d'une voix, le même enjeu que pour les traditions initiatrices du pays : conserver vivant ce qui ne se laisse pas mettre en musée.
Les dernières années et l'héritage
Yandé Codou Sène meurt le 15 juillet 2010 à Gandiaye, dans le Sine-Saloum, après avoir chanté pendant plus de soixante ans. Sa disparition est vécue comme la fin d'un monde : celui des griottes de cour, dépositaires d'une mémoire que l'écrit n'avait jamais fixée.
Son héritage est double. Il est musical : ses enregistrements tardifs ont sauvé de l'oubli un répertoire sérère entier. Il est surtout culturel : elle incarne la place centrale des femmes dans la transmission de la mémoire sénégalaise, à l'heure où cette transmission se fragilise dans les villes. Une leçon de chant, de dignité et de fidélité à ses origines.

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Yandé Codou Sène
Griotte sérère et voix officielle de Léopold Sédar Senghor, Yandé Codou Sène a chanté le Sénégal pendant plus de soixante ans avant d'être révélée au monde.