Les langues du Sénégal : le wolof, le pulaar, le sérère et les autres
Un pays, une langue officielle et plus de vingt langues nationales
Le Sénégal est un pays de plurilinguisme : on y parle une vingtaine de langues nationales codifiées, auxquelles s'ajoutent des dizaines de parlers régionaux, et une langue officielle héritée de la colonisation, le français. Dans la rue, à l'école, au marché, à la radio ou à la mosquée, les Sénégalais passent d'une langue à l'autre avec une aisance qui étonne les visiteurs.
Comprendre les langues du Sénégal, c'est comprendre une partie de son fonctionnement social : la place du wolof comme langue commune, la vitalité du pulaar, du sérère, du diola ou du mandinka, le rôle du français dans l'administration et l'école, et l'existence d'une écriture africaine en caractères arabes, l'ajami. Voici un panorama de ce paysage linguistique, avec les chiffres du dernier recensement.
Le français, langue officielle
Le français est la langue officielle du Sénégal : c'est la langue de l'administration, de la justice, de l'enseignement formel et d'une grande partie de la presse écrite. Elle est parlée par une minorité de la population comme langue première, mais comprise par une part importante des citadins — surtout les jeunes scolarisés.
Sa place est débattue depuis l'indépendance. Les écrivains de la négritude, à commencer par Léopold Sédar Senghor, ont fait du français une langue de création littéraire africaine — une histoire que raconte notre article sur la littérature sénégalaise. Mais beaucoup d'artistes, d'enseignants et de citoyens plaident pour une valorisation plus forte des langues nationales, notamment dans l'éducation et les médias.
Les six langues nationales de 1978
Le cadre juridique des langues sénégalaises date de la fin des années 1970. La loi n° 78-60 du 28 décembre 1978 fixe le nombre des langues nationales à six, reprises ensuite dans la Constitution : le diola, le malinké, le pulaar, le sérère, le soninké et le wolof.
Un détail dit l'esprit de cette loi : les langues y sont énumérées par ordre alphabétique, et l'exposé des motifs précise explicitement « qu'il ne saurait être question d'établir entre elles un quelconque ordre hiérarchique ». Le législateur entendait ainsi reconnaître la dignité égale de toutes les langues du pays.
Depuis, le nombre de langues codifiées s'est élargi : on parle aujourd'hui de vingt et une langues nationales officiellement reconnues, ce qui reflète la diversité réelle du pays. Selon les régions, voire les villages, les populations s'expriment aussi dans près de quarante autres langues, souvent de faible diffusion mais culturellement essentielles.
Les chiffres : qui parle quoi ?
Le cinquième recensement général de la population et de l'habitat (RGPH-5), réalisé par l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), donne une photographie précise des principales langues parlées régulièrement au Sénégal, pour une population recensée d'environ 18,1 millions d'habitants :
| Langue | Locuteurs | Part de la population |
|---|---|---|
| Wolof | 8 525 098 | 53,6 % |
| Pulaar | 4 175 468 | 26,2 % |
| Sérère | 1 534 511 | 9,6 % |
| Joola (diola) | 456 963 | 2,9 % |
| Mandinka | 450 461 | 2,8 % |
Les autres langues comptent chacune moins de 200 000 locuteurs, soit moins de 1,5 % de la population. Sur l'ensemble des langues nationales codifiées, seuls le wolof, le peul, le sérère et le mandinka dépassent le million de locuteurs.
Une lecture prudente des statistiques
Ces chiffres appellent une précision importante, souvent mal comprise : le wolof est la langue la plus parlée du pays, mais une grande partie de ses locuteurs ne sont pas wolof. Le chiffre inclut des Peuls, des Sérères, des Diolas, des Malinkés, des Soninkés, des Maures et bien d'autres — parce que le wolof est devenu la langue véhiculaire du Sénégal, celle que l'on utilise entre personnes de langues maternelles différentes.
Ce phénomène, parfois appelé « wolofisation », est l'un des traits majeurs de la société sénégalaise contemporaine : les villes, les médias, le commerce et la musique diffusent le wolof bien au-delà de sa zone historique. Certains analystes en tirent une conclusion nuancée : si le wolof est la langue la plus parlée, le pulaar est la langue qui compte le plus grand nombre de locuteurs natifs — un débat qui nourrit régulièrement les discussions sur les dynamiques ethniques et linguistiques du pays.
Le wolof, langue commune du Sénégal
Le wolof est la langue de la majorité des habitants de l'ouest du pays — Dakar, Thiès, Diourbel, Louga, Kaolack, Saint-Louis — et la langue véhiculaire de la quasi-totalité des villes. C'est aussi la langue de la musique populaire (le mbalax), de la radio, de la télévision, du théâtre populaire et de l'humour sénégalais.
Langue à classes nominales, avec un système verbal et des salutations particulièrement développées (le fameux nanga def, « comment vas-tu ? », qui ouvre toute conversation), le wolof est aussi un marqueur d'identité urbaine. Pendant la colonisation, il a servi de langue de communication entre communautés ; après l'indépendance, il s'est imposé comme la langue de la culture de masse.
Nous consacrons au wolof un article spécifique qui revient sur ses racines peules et soninké et sur la controverse autour de sa filiation.
Le pulaar, la langue des Peuls
Le pulaar (ou peul, fulfulde selon les pays) est la langue des Fulɓe — les Peuls —, présents dans tout le Sahel, de la Mauritanie au Cameroun. Au Sénégal, il est parlé dans la vallée du fleuve Sénégal (Fouta-Toro), dans le Ferlo, dans le Fouta-Djalon de part et d'autre des frontières, ainsi que dans de nombreuses communautés urbaines.
C'est une langue de tradition pastorale, dotée d'une riche littérature orale : contes, épopées, poésies de bergers. Le pulaar est aussi une langue d'échanges et de commerce à l'échelle régionale, ce qui explique sa diffusion très large — et sa place particulière dans le débat démographique évoqué plus haut.
Le sérère
Le sérère est la langue des Sérères, l'un des peuples autochtones du centre-ouest du Sénégal (régions de Fatick, Kaolack, Thiès, Mbour). C'est une langue d'une grande richesse culturelle, associée à des traditions religieuses distinctes — le ndut, le tuur, le lamane — et à une cosmogonie très documentée.
La tradition sérère a fait l'objet de travaux universitaires majeurs, et ses rites initiatiques comptent parmi les patrimoines les plus menacés du pays : notre article sur le Ndut, tradition sérère en voie d'extinction décrit cette situation. Le sérère possède plusieurs variantes, dont le sérère-ndut, le sérère-sine et le sérère-noon.
Le diola et les langues de Casamance
En Casamance, la situation linguistique est particulièrement diverse. Le diola (ou joola) est la langue majoritaire du sud-ouest, avec de nombreux parlers locaux — le fogny, le kasa, le bayot, le her — qui peuvent être très différents les uns des autres. À côté du diola, on trouve le mandinka, le balante, le manjaque, le mancagne, le pulaar et le créole portugais de Ziguinchor.
Cette mosaïque explique la réputation de la Casamance comme région la plus plurilingue du Sénégal. Le français y reste la langue de l'école et de l'administration, mais le diola et le mandinka dominent la vie quotidienne. Notre article sur la Casamance explore cette région et ses cultures.
Le mandinka, le malinké et le soninké
Le mandinka appartient à la grande famille mandé, qui s'étend de la Guinée au Mali en passant par la Gambie et le Sénégal oriental. Il est parlé en Casamance, dans le sud-est du pays et par d'importantes communautés à Dakar.
Le malinké (ou maninkakan) et le soninké — la langue du peuple Soninké, historiquement lié à l'empire du Ghana et aux routes commerciales du Sahel — comptent également parmi les six langues nationales fondatrices. Le soninké est parlé dans la région de Bakel, dans la vallée du fleuve, et par une importante diaspora en France et en Afrique de l'Ouest.
Ces langues sont porteuses d'une tradition orale prestigieuse : épopées mandingues, récits de Soundiata Keïta, poésie des griots. La musique sénégalaise leur doit beaucoup — de la kora aux répertoires chantés — comme le montre notre article sur la musique sénégalaise.
Les autres langues du Sénégal
Au-delà des grandes langues, le Sénégal compte une grande variété de parlers :
- le manjaque et le mancagne, en Casamance ;
- le balante, également du sud ;
- le hassaniya, variante de l'arabe parlée par les communautés maures du nord ;
- le tenda et les langues des Bassari, dans le sud-est, dont le mode de vie est décrit dans notre article sur les Bassari ;
- le noon, le safen, le lehar et les autres parlers sérères ;
- le créole portugais de Ziguinchor, héritage des échanges avec la Guinée-Bissau ;
- l'arabe classique, langue liturgique de la majorité musulmane du pays.
À cela s'ajoutent les langues de l'immigration récente et les langues de la diaspora, qui font du Sénégal urbain un espace encore plus plurilingue.
L'ajami : quand les langues africaines s'écrivent en arabe
Un aspect méconnu mais essentiel de la culture écrite sénégalaise : l'ajami (ou wolofal pour sa version wolof). Il s'agit de l'écriture des langues nationales à l'aide de caractères arabes, pratiquée depuis des siècles dans les régions islamisées d'Afrique de l'Ouest.
L'ajami a servi à rédiger des textes religieux, des poèmes, des chroniques, des lettres et des notes personnelles. Des corpus entiers de littérature religieuse mouride et tidjane sont écrits en wolofal, et de nombreux Sénégalais apprennent à lire l'arabe par ce biais avant d'accéder aux langues nationales écrites en caractères latins.
Cette double tradition scripturaire — latine et arabe — fait de l'histoire de l'écrit au Sénégal un terrain de recherche particulièrement riche. Elle rappelle aussi que l'écriture des langues africaines n'a pas commencé avec la colonisation.
Langues et identité : le piège des raccourcis
Dans les débats publics sénégalais, on confond souvent langue et ethnie. Le raccourci est pourtant trompeur : parler wolof ne signifie pas être wolof, et beaucoup de Sénégalais sont plurilingues dès l'enfance — la langue du foyer, celle du quartier, celle de l'école, celle du travail.
Cette porosité est une force. Elle explique en partie la cohésion sociale sénégalaise et le fonctionnement du cousinage à plaisanterie, ce système de relations ludiques entre groupes qui s'exerce souvent dans la langue de l'autre. Elle nourrit aussi une culture du débat et de l'hospitalité que nous décrivons dans notre article sur la Teranga.
Les langues nationales à l'école
La place des langues nationales dans l'éducation est un chantier ancien et toujours discuté. Plusieurs générations de réformes ont tenté d'introduire le wolof, le pulaar, le sérère ou le diola dans les premiers apprentissages, avec des résultats variables : programmes bilingues expérimentaux, alphabétisation en langues nationales pour les adultes, formation d'instituteurs, production de manuels.
Les partisans de cette approche rappellent que l'apprentissage dans la langue maternelle améliore les résultats scolaires, notamment en lecture — un consensus largement établi au niveau international. Les obstacles sont pratiques : manque de matériel, formation insuffisante, familles attachées au français comme langue de promotion sociale.
Le débat se poursuit, porté par les chercheurs, les enseignants et les mouvements culturels. Le Sénégal, comme d'autres pays d'Afrique, cherche son équilibre entre ouverture internationale et enracinement linguistique.
Les langues dans la culture populaire
Les langues nationales irriguent la création contemporaine :
- la musique : mbalax en wolof, rap en wolof et en français, chants peuls, mandingues, sérères ;
- le théâtre et l'humour populaires, où le wolof règne en maître ;
- la radio et la télévision, qui diffusent dans plusieurs langues nationales ;
- le cinéma sénégalais, où le wolof occupe une place croissante depuis les films d'Ousmane Sembène ;
- la littérature, avec des auteurs qui écrivent en français mais aussi, plus récemment, dans les langues nationales.
Cette vitalité explique que les langues sénégalaises ne soient pas des « langues en danger » : elles se parlent, se chantent et se transmettent au quotidien. Le risque, pour certaines, est ailleurs : dans la prédominance du wolof en ville et la faible transmission de parlers minoritaires, qui touchent surtout les langues à très petit nombre de locuteurs.
Quelques mots pour commencer
Si vous voulez vous initier, voici quelques formules en wolof, la langue véhiculaire :
- Salaamaalekum : la salutation d'usage (paix sur vous) ;
- Nanga def ? : comment vas-tu ? ;
- Maangi fi : je vais bien (je suis là) ;
- Jërëjëf : merci ;
- Naka nga tudd ? : comment t'appelles-tu ? ;
- Ba beneen yoon : à la prochaine fois.
Au-delà du vocabulaire, la clé est dans le rythme des salutations, qui précèdent toute conversation. Prendre le temps de saluer — en wolof, en pulaar, en sérère ou en diola selon votre interlocuteur — est déjà une manière de dire la Teranga.
FAQ
Quelle est la langue officielle du Sénégal ?
Le français est la langue officielle. Il est utilisé par l'administration, la justice et l'enseignement formel, mais il n'est la langue première que d'une minorité de la population.
Quelles sont les langues nationales du Sénégal ?
Six langues nationales ont été fixées par la loi n° 78-60 du 28 décembre 1978 et reprises dans la Constitution : le diola, le malinké, le pulaar, le sérère, le soninké et le wolof. Le pays compte aujourd'hui vingt et une langues nationales codifiées et, selon les régions, près de quarante autres langues parlées.
Quelle est la langue la plus parlée au Sénégal ?
Le wolof, avec environ 8,5 millions de locuteurs, soit près de 53,6 % de la population, selon le RGPH-5. C'est la langue véhiculaire du pays : elle est parlée par des personnes de toutes origines, y compris comme seconde langue.
Combien de personnes parlent pulaar au Sénégal ?
Environ 4,2 millions, soit 26,2 % de la population, ce qui en fait la deuxième langue du pays. Le pulaar est la langue des Fulɓe (Peuls) et compte le plus grand nombre de locuteurs natifs selon plusieurs analyses.
Qu'est-ce que l'ajami ou wolofal ?
C'est l'écriture des langues nationales en caractères arabes. Le wolofal désigne spécifiquement le wolof écrit en ajami. Cette tradition scripturaire est très ancienne et a produit des corpus religieux, poétiques et historiques importants.
Y a-t-il des langues en danger au Sénégal ?
Les grandes langues nationales (wolof, pulaar, sérère, mandinka, diola) sont bien vivantes. Ce sont certains parlers minoritaires qui sont fragilisés par la prédominance du wolof urbain et la faible transmission intergénérationnelle. Des traditions culturelles associées, comme le rite du Ndut chez les Sérères, sont également menacées.
Les Sénégalais sont-ils plurilingues ?
Souvent, oui : beaucoup parlent la langue de leur famille, le wolof (langue de la ville) et le français (langue de l'école), parfois une quatrième langue régionale. Ce plurilinguisme est une caractéristique forte de la société sénégalaise.
Peut-on apprendre les langues sénégalaises facilement ?
Le wolof est la porte d'entrée la plus accessible : matériel d'apprentissage, applications, chaînes YouTube, cours universitaires et pratique quotidienne. Le pulaar, le sérère, le diola et le mandinka disposent également de ressources, notamment via la recherche universitaire et les associations culturelles. La meilleure méthode reste la pratique orale, en immersion.
Le wolof est-il parlé en dehors du Sénégal ?
Oui. On le parle en Gambie, où il est très répandu, en Mauritanie, et dans les communautés sénégalaises de la diaspora (France, Italie, Espagne, États-Unis, etc.). C'est l'une des langues ouest-africaines les plus diffusées à l'international.
En résumé
Le Sénégal est un pays profondément plurilingue : une langue officielle (le français), plus de vingt langues nationales codifiées et des dizaines de parlers régionaux. Le wolof, parlé par plus de la moitié de la population, sert de langue commune ; le pulaar, le sérère, le diola et le mandinka structurent de vastes communautés et de riches traditions orales ; l'ajami rappelle que ces langues s'écrivent depuis des siècles. Cette diversité, loin d'être un obstacle, est l'un des ressorts de la cohésion sénégalaise et de sa culture du dialogue. Parler, chanter et saluer dans plusieurs langues : c'est peut-être la plus ancienne expression de la Teranga.